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Portrait de Joséphine Baker.

Joséphine Baker : panthéoniser pour réconcilier. Avec Catel Muller et Pascal Ory

44 min
À retrouver dans l'émission

Joséphine Baker, un symbole de la France réconciliée ? Nous en parlons ce matin avec l’historien Pascal Ory, rejoint par la dessinatrice Catel Muller.

Portrait de Joséphine Baker.
Portrait de Joséphine Baker. Crédits : Hulton Archive - Getty

Alors que Joséphine Baker entrera au Panthéon le 30 novembre prochain, nous revenons ce matin sur ce que représente cette cérémonie dans l’histoire de la République française. Organisée en lieu et place d’une ancienne église catholique, et nécropole de la monarchie, la panthéonisation est aujourd’hui la célébration de la République, sacralisant à la fois les hommes et les idées des Lumières. 

Victor Hugo, Marie Curie et Maurice Genevoix seront donc rejoints par Joséphine Baker. À travers toutes ses facettes - danseuse, chanteuse, résistante et militante pour les droits civiques - Joséphine Baker rassemble et si la personnalité a été choisie par Emmanuel Macron, elle rencontre peu d’opposition quand à son entrée dans le temps des Grands Hommes. 

Nous en parlons avec : 

  • Catel Muller : dessinatrice-scénariste de BD. Elle a dessiné la BD Joséphine Baker, scénarisée par José-Louis Bocquet (Casterman)
  • Pascal Ory : historien, académicien, professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste d’histoire culturelle.

Aux origines du Panthéon

Pascal Ory commence par nous expliquer la mission du Panthéon, institution inventée par la France.

On peut remonter au siècle des Lumières : c'est la France qui a inventé la notion de "grand homme". Avant cela, on célèbre les princes et les princesses. Mais va-t-on célébrer un artiste, un écrivain ? Pas question. Au cours du XVIIIe siècle, cela s'ébauche au sein de la monarchie : on songe à célébrer des écrivains, notamment les "philosophes" (Voltaire, même Rousseau). Progressivement, s'installe l'idée qu'il faudrait pouvoir célébrer le grand homme. Il y a le précédent anglais : dans l'abbaye de Westminster, on a introduit quelques personnalités. Pascal Ory

Mais il faut la rupture de 1789 pour que la basilique Sainte-Geneviève, toujours pas consacrée, soit saisie. On décide du principe de la panthéonisation, et on ouvre le Panthéon pour Mirabeau : un homme politique représentant l'esprit de la Révolution, alors qu'on est encore sous la monarchie. Puis l'histoire française fera que le Panthéon deviendra et redeviendra plusieurs fois une église et un temple laïc. Il a fallu, à deux reprises, déconsacrer le bâtiment, cela contre l'Eglise. Pascal Ory

Est-ce que d'autres pays se sont dotés d'une institution comparable ?

Au Portugal, sous Salazar, il y a eu désacralisation d'une église à Lisbonne. C'est un Panthéon essentiellement fondé sur des cénotaphes (le corps n'est pas présent, mais ce qui compte, c'est le symbole). Le cénotaphe le plus couvert de fleurs, c'est celui d'Amália Rodrigues. Le Panthéon français, lui, ne se limite pas aux cénotaphes : il y a aussi des hommages variés et importants. Pascal Ory

Entrer au Panthéon

Comment la République s'y est-elle prise pour faire venir différentes personnes dans cette crypte ?

Sous la IIIe et la IVe République, c'est le Parlement qui décide ; sous la Ve, c'est le Président : cela en dit long sur nos institutions ! Dans l'ensemble, il faut une forme de légitimité dans un ensemble de domaines, mais aussi une dimension civique. Victor Hugo est au Panthéon aussi parce qu'il a résisté au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Berlioz, qui aurait pu avoir sa place, a été considéré comme trop suiviste en politique. Il y a une sous-représentation des artistes, et un des intérêts que présente la panthéonisation de Joséphine Baker, c'est qu'elle coche la case "artiste". Pascal Ory

Parmi les personnes dont on s'est demandé s'il fallait les faire entrer au Panthéon, il y a eu Pierre Mendès France.

La liste est extrêmement longue. Par exemple, quand François Hollande a panthéonisé quatre résistants, certains ont dit qu'il faudrait allonger la liste, en ajoutant par exemple un communiste ou quelqu'un de l'affiche rouge. Pascal Ory

Peut-on par exemple considérer qu'il était logique qu'un jour, Joséphine Baker entre au Panthéon ?

C'était tout à fait logique. C'est au départ une initiative solitaire de Régis Debray, en 2013. La véritable campagne a eu lieu récemment. C'est un très bon choix, car Joséphine Baker, c'est un destin individuel exceptionnel comme artiste ; et alors que personne ne lui demande, à l'apogée de sa carrière, dans les années 1930, elle adhère à la Lica, future Licra, elle se propose aux services de renseignement français par patriotisme. Elle a fait un discours extraordinaire à Washington juste avant le "I Have a Dream" de Martin Luther King. Pascal Ory

Joséphine Baker : une histoire extraordinaire

Catel Muller nous livre, en seconde partie d'émission, son regard de dessinatrice sur Joséphine Baker.

Pour moi, c'est l'artiste totale et aussi l'humaniste engagée. C'est une femme exceptionnelle, que l'on n'aurait pas pu inventer. Elle est arrivée à Paris dans les années 1920, et du jour au lendemain, elle est devenue une star internationale qui au moment de la guerre, s'est révélée être une militante résistante auprès du général De Gaulle. Puis elle s'est engagée dans les droits civiques. Enfin, elle a fait un expérience ultime en adoptant douze enfants de religions, de nationalités différentes, qu'elle a nommé "la tribu arc-en-ciel". C'est une femme extraordinaire, fédératrice, qui symbolise aujourd'hui les valeurs républicaines. Catel Muller

Joséphine Baker apparaît comme une sorte de miracle, avec toutes ses qualités, avec la vie qu'elle a menée. Elle qui est née à Saint-Louis dans le Missouri, qu'est-ce qui la prédestinait à tout cela ? Comment expliquer cette trajectoire exceptionnelle ?

Métisse, elle courait un grand risque d'être rejetée de toutes les communautés. Sa mère n'a pas été très aidante, son père assez absent. C'est une énergie extraordinaire, où il entre de la stratégie, ce qui explique qu'elle se retrouve finalement en France. Là, il y a une conjoncture qu'elle ne maîtrise pas : la France des années 1920 est plus accueillante à la culture africaine-américaine. Ses expériences de retour aux Etats-Unis ne seront pas concluantes et vont l'enraciner dans l'idée qu'il faut déplacer la perspective. Et la tribu arc-en-ciel, c'est vraiment une utopie, dimension qu'on n'attend pas forcément d'une artiste de music-hall. Pascal Ory

Ce qui est intéressant, c'est que cette femme, qui avait tout pour rester au ban de la société (en tant que femme, pauvre, noire, analphabète, immigrante...), arrive à inverser la tendance, à s'inventer un personnage et à exister, à être reconnue sa juste valeur, à susciter l'admiration tout au long de sa vie en se réinventant tout le temps. Catel Muller

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Bibliographie

"Joséphine Baker" par Catel et Bocquet

Joséphine BakerCasterman, 2021

Intervenants
  • Historien. Professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste d’histoire culturelle.
  • Scénariste dessinatrice de BD
L'équipe
Production
Production déléguée
Avec la collaboration de
Réalisation
Stagiaire
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