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Charles de Gaulle à son frère Xavier

4 min
À retrouver dans l'émission

Expédiée le 2 octobre 1938, cette lettre de Charles de Gaulle à son frère Xavier témoigne d’une double inquiétude. Inquiétude d’ordre privé, intime, familial d’abord. Car Charles vient prendre des nouvelles de sa nièce Jacqueline, atteinte par la fièvre typhoïde. C’est l’occasion d’une allusion pleine de solicitude aux lourdes épreuves qu’a connues son frère aîné qui, suite à la mort en couches de sa première épouse, a dû élever seul leurs trois enfants jusqu’à son remariage en 1930. L’occasion aussi d’évoquer la maison familiale de Colombey où le colonel De Gaulle reprend souffle après la tourmente politique et diplomatique qui a ébranlé l’Europe et le préoccupe. En effet, l’Allemagne, la France, le Royaume Uni et l’Italie ont signé deux jours plus tôt les célèbres accords de Munich. Motivés par la volonté de sauvegarder la paix en Europe, ils entérinent le démantèlement de la Tchécoslovaquie et le rattachement des Sudètes à l’Allemagne, trahissant l’alliance conclue entre la France et la Tchécoslovaquie. Lucide et clairvoyant, Churchill déclarera dans le Times du 7 novembre: “Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre, Ils ont le déshonneur et ils auront la guerre”. Une opinion partagée par de Gaulle qui, sévère pour Chamberlain et Daladier, prophétise également la répétition de la boucherie de 14 d’ici un an. Et rappelle que ses théories stratégiques, formulées notamment dans Vers l’armée de métier et La France et son armée – deux livres importants mais sans grand écho auprès de l’Etat-Major – sont plus que jamais d’actualité. On sait que l’avenir lui donnera tristement raison. Quant à Xavier, gageons qu’il n’avait sans doute pas la tête aux considérations militaires puisque sa petite Jacqueline décèdera quelques jours plus tard…

*

Colombey le 2 octobre 1938,

Mon cher Xavier,

Aux douloureuses nouvelles qui me parviennent de notre mère, je viens m'enquérir de la santé de ta petite Jacqueline que je sais bien souffrante d'une fièvre qui ne la quitte pas. Je sais le père dévoué que tu as été après la disparition de ma chère belle-sœur, aussi j'éprouve aujourd'hui beaucoup de peine pour toi. Il est de ces drames vécus par les pères pour leurs fillettes malades que les mots ne peuvent accompagner. Je suis pour quelques jours encore dans notre maison de Colombey. Les paysages et ce climat m'apportent d'agréables moments loin des tourments politiques que nous traversons. Le temps de la diplomatie ne me paraît plus aujourd'hui qu'être le temps du compromis et le temps des incertitudes. Cette conférence de Munich voit le triomphe du renoncement à la parole donnée et à l'engagement pris envers un allié fidèle et historique. J'ai suivi cela et je ne doute pas une seule minute que la réalité des échanges et des actes signés n'ait été couverte par le sentiment de honte que les participants français et anglais ont du éprouver devant leur hôte triomphant. Hitler a trouvé là deux plénipotentiaires à la hauteur de ses ambitions, l'un brave mais renonçant, l'autre dépassé et crédule. Comment croire que les armes soient à présent rangées quand la guerre se prépare et se signe sur le papier par ceux qui se veulent des faiseurs de paix. Crois moi mon cher Xavier, dans moins d'une année toi et moi retrouverons le chemin qui fut le notre en 1914, marchant vers l'est à la rencontre d'un ennemi à qui aujourd'hui nous serrons la main et qu'hier encore nous aurions pu briser si le courage ne nous avait pas manqué.

Mon inquiétude d'officier se porte à présent sur l'immobilité de nos armes offensives. Tu connais mon combat personnel pour faire accepter à l'état-major la réalité qui sera celle de la guerre de demain. J'y travaille toujours avec la même détermination et je parviens à trouver ça et là quelques officiers et plus encore de nombreux sous-officiers parfaitement conscients de notre retard et de nos faiblesses face à un adversaire armé avant tout par son désir de revanche, ce même désir qui devait nous transporter dans la joie sur ces terres lorraines et alsaciennes il y a vingt-quatre ans. Pardonne moi ce ton pessimiste et inquiétant, au chevet de ta chère petite cela doit te paraître une étrangeté, mais ce combat, cette lutte au service de notre pays m'empêche souvent de garder la retenue qui devrait néanmoins être mienne en de telles circonstances. Il me reste mon cher frère à te renouveler toute mon affection et tout l'attachement des miens à ta chère famille pour laquelle Yvonne et moi prions chaque jour.

Ton frère, Charles.

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