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Henri Matisse à Henry de Montherlant

4 min
À retrouver dans l'émission

Nice 3 mai 1943

Cher pauvre Esclave,

Vous me faites pitié ! Comment avec le talent remarquable que vous avez, les dons exceptionnels, pour ne pas dire le génie, dont vous avez été gratifié, pouvez-vous vous laisser posséder ainsi que vous m’en donnez idée dans votre lettre, et que je puis très bien me représenter par l’affolement dans lequel je vous ai vu.

Pensez que, moins vous vous laisserez embêter, plus vous serez considéré – et que vous avez suffisamment en vous pour avoir la maîtrise de votre vie. Vous paraissez déjà l’avoir perdue – prenez garde il est encore temps de la reconquérir, il suffit que vous le vouliez.

Ne prenez pas mal, cher ami, mon affectueuse gronderie, j’ai passé par où vous êtes et j’ai eu le courage de faire un tête à queue dont je me réjouis. Si j’avais le plaisir e vous avoir un peu plus (si je puis dire) je saurais vous convaincre, certainement, par des exemples vécus.

Pour le Pasiphaé et le Chant de Minos, je les ferai, j’y suis attelé – soyez tranquille à ce sujet, vous serez contenté. Je trouve le Chant de Minos fort beau, fort grand – ces contrastes de passion excessive m’excitent au plus haut point – aussi il sera illustré “copieusement. (…)

Pourquoi n’aimez-vous pas la gravure sur lino ? Où les avez-vous vu ? cette gravure est difficile comme l’est le violon dont la qualité tient à la souplesse de l’archet et à la sensibilité de l’exécutant. Plus les moyens d’exécution sont imparfaits, plus la sensibilité se manifeste. C’est la première fois que je travaille avec un partenaire aussi difficile que vous, jusqu’ici les auteurs m’avaient laissé la possibilité de chanter en duo concertant avec eux. Cette fois, je vous suis pas à pas, en second violon, mieux : en “brigadier vous avez raison”. Je ne vous le dis pas en reproche mais simplement pour vous indiquer que j’ai triomphé de ce qui m’avait empêché jusqu’ici de dessiner pour vous.

Je vous renvoie tout de suite les photos que j’ai reçues de vous. Je les trouve trop à l’eau de roses pour le Montherlant que je connais – le Minos qui m’enflamme – qui met le feu à l’Enfer (je ne veux pas dire que je suis l’Enfer).

Ces photos me font craindre le bicorne emplumé qui les coifferait très bien, en accord avec la graine d’épinard et l’épée rivée, placée au côté d’un académicien considéré et dépendant.

Je vous taquine– je vous vois tellement autrement que ce que vous méritez d’être.

Mille excuses et affectueusement,

Henri Matisse

N.B. Plaquez tout le monde et filez où vous voudrez. Vous aurez tout de même ce que vous désirez. Il ne faut pas trop en faire pour la Gloire. Permettez. Êtes-vous certain que la nouvelle pièce que vous êtes venu faire à Grasse ne va pas casser les pattes au succès considérable de la Reine Morte ? pour laquelle le public est encore en érection ? Pardonnez cher ami, je suis si seul, que je vous jalouse. (Point d’ironie).

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