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Marcel Proust à son frère Robert

4 min
À retrouver dans l'émission

Substitut des échanges sociaux et affectifs dont sa claustration volontaire et sa phobie d’être dérangé dans l’écriture de son œuvre le privent, la correspondance de Marcel Proust est d’une ampleur considérable : 5000 lettres qui ne représenteraient que le vingtième des 100 000 missives et billets envoyés par l’écrivain à raison d’une moyenne de sept par jour. Et dans lesquelles il se montre invariablement hyper-sensible, intelligent, très fin, mais parfois exaspérant par excès de politesse et de subtilité entortillées. Rien de tel dans cette lettre adressée le 15 février 1918 à son frère Robert et qui illustre, à cette occasion, l’antagonisme important existant à l’époque entre les “embusqués” et les “poilus”: une problématique sociale qui sera magistralement développée à travers la chronique du Paris en guerre dans lefutur Temps retrouvé .

Affectueux et compatissant aux souffrances de son frère qui se bat sur le front italien, Marcel, exempt de mobilisation en raison de sa constitution fragile, a soin de lui donner le plus de nouvelles possibles de la maison, de sa santé, comme de celle de leurs amis communs. Passées en vente à Drouot il y a quelques années, une série de lettres inédites envoyées de 1916 à 1919 à Madame Fournier - la maîtresse de Robert – montraient déjà combien l’auteur de la Recherche admirait le courage de son cadet mais s’inquiétait sans cesse de son sort sans oser trop le materner par crainte de se montrer envahissant. Parmi ses phrases suant l’angoisse, on y lisait, notamment, celle-ci : “J’ai longtemps cru que “l’absence était le plus grand des maux”. Je sais maintenant que c’est le danger couru par ceux qu’on aime.”

Mon cher petit Robert

Ceci est un simple post-scriptum à une lettre que je t’avais envoyée il y a une quinzaine de jours. Dans cette lettre je me rappelle qu’il y avait une phrase assez vague où je te disais que Flers devrait bien me donner la critique littéraire du Figaro. Or je vois que cette critique n’est plus à prendre, elle est donnée à Hermant. Si donc tu n’as rien dit à Flers, ne lui en parle pas puisque ce serait sans utilité aucune, Hermant la gardera et certainement toujours et le fera d’ailleurs très bien. De plus étant en très bons termes avec lui, je serais désolé d’avoir l’air de songer même à la lui enlever ! Jamais je n’aurais pensé à cette critique si j’avais su qu’il était question de lui. Je ne m’en doutais pas. Et d’ailleurs c’est sans importance n’en ayant parlé qu’à toi. Si jamais tu me récris - mais c’est déjà trop beau d’avoir eu ces mots de toi si inespérés, et si souvent relus, dis moi si “le cas échéant” tu accepterais d’avoir Lucien Daudet comme secrétaire. (Il avait organisé une machine des ... à ... où il avait beaucoup travaillé, puis il s’est brouillé avec ses collaborateurs, et M. Godard l’a recueilli à Paris. Mais il s’y ennuie et je crois qu’il aimerait être avec toi. Mais il n’est je crois qu’infirmier de 2e classe, et de plus comme il a 40 ans et est exceptionnellement intelligent je pense qu’il voudrait un travail un peu relevé. Mais je te dis tout cela selon l’expression courante “incidemment”.) Mes yeux font de plus en plus mal et le nombre de mes épreuves s’accroit au fur et à mesure, ce qui m’inquiète non pour ma vue mais pour la possibilité de terminer mon ouvrage. La maison va être un hôpital car nous attendons le mari de Céleste, atteint d’un état vague qui est soit la fièvre des tranchées, soit le paludisme, soit de la tuberculose.

Je suis sorti hier soir et j’ai dîné avec Lacombe qui repartait pour Passy (il est je crois premier secrétaire ou ministre en Roumanie) ce qui n’est pas en ce moment du plus grand confort. Mais mon pauvre Loup, à côté de la vie que tu dois mener ce n’est rien. Le trajet est pourtant assez dangereux, car on assassine beaucoup en Russie en ce moment. J’ai reçu de nouvelles nouvelles de Maurice Duplay, qui s’est cassé la jambe au début de la guerre et est dans une œuvre de propagande, polonaise je crois, sous la direction d’Hubert Tirman dont il est enchanté. Il me dit que son père est entièrement aveugle et supporte sa cécité avec le plus grand stoïcisme, parlant constamment de nous tous. Je ne peux à part moi, tout en vénérant Monsieur Duplay, et en l’enviant de survivre s’il tient à la vie, ne pas faire un retour poignant dans le passé. Quand je pense qu’à Évian notre pauvre Papa craignait qu’à cause de la morphine il ne pût se tirer d’une fluxion de poitrine qu’il y avait prise, et en tout cas des calculs tant hépatiques que biliaires que sa morphinomanie empêchait d’opérer. Or c’est lui qui vit toujours, et Papa, Maman, Mme Duplay, plus jeune encore que Maman, qui sont morts. Il est vrai que j’ai jusqu’ici survécu à Caillavet et à combien d’autres. Je n’ai plus vu mon vieux Bercy, depuis de longs mois de sorte que je ne suis plus très au fait de l’Amérique, j’ai vu l’Abbé Mugnier dont l’esprit m’enchante toujours mais dont l’apparente impiété m’étonne. Comme il est d’Eure et Loire je lui racontais que la rue du St Esprit, à Illiers, s’appelle, sur la fin la rue du Dr Proust il m’a dit : « Monsieur votre père est la 4e Personne ». Comme il vient de bénir le mariage de la princesse de Lucinge avec le fils Iwolski dont elle était la maîtresse, il me dit : « je les ai bénis mais ils étaient déjà en Dieu depuis quelques temps. » Et c’est tout le temps ainsi. Embrasse Marthe pour lui si tu peux la voir et reçois mon chéri mes infinies tendresses.

Marcel.

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