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Marquise de Sévigné à Louis du Plessis

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Comme Saint-Simon, la marquise de Sévigné ne fut jamais un sujet académique. “Je suis si libertine quand j’écris, disait-elle, que le premier tour que je prends règne tout du long de ma lettre.” Et c’est ainsi que privilégiant les saillies d’un beau naturel comme les improvisations électriques au détriment des règles convenues; méprisant les platitudes, les conventions, les “selles à tous chevaux” désignant ce que chacun peut dire tout le monde; capable d’étourdissants morceaux de bravoure mais insoucieuse d’élaborer une œuvre littéraire, cette spirituelle graphomane qui écrit vite, avec facilité, sans brouillon, et presque toujours sans prendre le temps de se relire, est devenue la plus grande épistolière française.

Arrachée à sa chère fille Françoise-Marguerite qui épouse en 1669 le comte de Grignan et vit désormais en Provence, sa passion maternelle se déchaîne à raison de deux lettres par semaine durant vingt-cinq ans. Outre l’expresssion de son amour débordant, exclusif, quasi érotique, on trouve dans ses lettres la chronique enjouée des grands événements du Royaume, des anecdotes et des potins de la cour.

Pour une fois, ce n’est pas à sa “chère bonne” qu’elle s’adresse ici, mais à Louis du Plessis, l’ancien précepteur de son petit-fils, Louis-Provence, pour le féliciter, d’une plume légère et badine, de son second mariage. Tiut en le taquinant sur ses faveurs auprès de la marquise de Vins, une amie de sa fille. Elle regrette aussi que son correspondant n’ait pas obtenu le préceptorat du duc de Bourgogne. Il est vrai qu’il a été attribué un mois plus tôt à François de Salignac de la Mothe-Fénelon, futur archevêque de Cambrai, qui composera en 1694 pour son jeune élève Les Aventures de Télémaque , roman d’inspiration mythologique sur l’éducation d’un jeune prince demeurant à ce jour son chef-d’œuvre.

Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689

Vraiment voici bien une autre affaire que notre chimère ce n’en est plus une, à ce que je vois, que le bon et agréable mariage que vous avez fait. On me l’avait mandé en l’air, mais je ne voulais pas le croire que vous ne me l’eussiez mandé. Je me doutais bien, mon cher monsieur, qu’un homme de votre âge, de votre humeur, si propre à la société, et à rendre une femme heureuse, ne demeurerait point dans un triste célibat. Cependant, si notre chimère était sortie tout entière, elle vous aurait occupé. Mais la providence, notre chère providence que nous aimons tant, (car ne l’aimez-vous pas toujours ?) a si bien disposé et rangé toutes choses qu’il y aura place pour tout. Vous n’avez pas tout à fait perdu les espérances de ce côté-là, je n’en sais pas davantage et vous avez toujours madame de Vins qui vous souhaite. Comment vous démêlerez-vous de tout cela ? Il me paraît que présentement vous êtes occupé de cette nouvelle épouse. En ne me disant rien, vous m’en dites beaucoup : de la naissance, de l’esprit, du bon esprit, capable de tout, éclairée sur tout, de la conversation, deux beaux yeux pleins de vivacité, car la figure ne vous est pas indifférente, et enfin du bien pour vous mettre à couvert des caprices de la fortune voilà ce qui me paraît le plus important pour l’avenir car telle que vous la représentez, elle ne vous mettra pas à couvert d’avoir beaucoup d’enfants, et il est à propos que cet avenir paraisse doux, par l’assurance d’un bien qui les fasse subsister avec vous sans peines et sans chagrins c’est ce que je craignais qui manquât à votre bonheur et cette privation se répand et s’étend sur toute la vie. Mais vous me rassurez, et je vous crois, et je suis ravie de votre satisfaction. Je crains qu’elle ne vous empêche de vous donner à madame de Vins. Je fus bien fâchée de ne point entendre votre nom dans le nombre de ceux qui sont destinés pour M. le duc de Bourgogne. Je l’espérais mais enfin, mon cher monsieur, vous me ferez à loisir un second tome de vos aventures. Vous savez l’intérêt que j’y prends, et la véritable amitié que j’ai toujours eue pour vous. Je n’y ai point perdu de temps, et je n’ai point discontinué pendant que nous avons eu le bonheur de vous avoir il est vrai aussi que vous avez très bien répondu à mon estime et à ma confiance, et que vous m’avez rendu mille bons offices, et donné mille marques de votre amitié, dont il me semble que j’ai abusé. Enfin, mon cher monsieur, conservez-moi dans votre souvenir, et me donnez quelque part dans les bonnes grâces de votre nouvelle épouse. Quoi ! vous l’aimez plus que l’autre ? est-il possible ? vous avez une grande capacité d’aimer ! j’ai bien peur que tant de passions ne fassent tort à la nôtre, monsieur, et d’autant plus que les dernières sont plus fortes que les premières et les effacent entièrement. Je ne laisse pourtant de me réjouir de votre nouvel amour sans songer combien cet exemple me peut être fatal.

Sévigné.

> retrouvez le fac-similé de cette lettre sur le site du Musée des lettres et manuscrits

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