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Distribution de nourriture dans le nord du Mozambique le 24 février 2021. L'insécurité alimentaire aigüe touche 155 millions de personnes en 2020, son niveau le plus élevé depuis cinq ans.

Aide au développement : le Covid aura-t-il raison de cinquante ans de procrastination ? (réédition)

3 min
À retrouver dans l'émission

En 1970, les pays de l’Onu s’engageaient à consacrer 0,7% de leur PIB à l’aide au développement d’ici 1990. En 2019, on est à 0,3%, 0,44% pour la France. Un projet de loi en cours d’examen promet d’atteindre les 0,7%... une fois encore.

Distribution de nourriture dans le nord du Mozambique le 24 février 2021. L'insécurité alimentaire aigüe touche 155 millions de personnes en 2020, son niveau le plus élevé depuis cinq ans.
Distribution de nourriture dans le nord du Mozambique le 24 février 2021. L'insécurité alimentaire aigüe touche 155 millions de personnes en 2020, son niveau le plus élevé depuis cinq ans. Crédits : Alfredo Zuniga - AFP

Le gouvernement a présenté mercredi 16 décembre un projet de loi  d’orientation et de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales. Un engagement de campagne du président Emmanuel Macron. 

Le lendemain, un conseil présidentiel s’est tenu, avec le Président et le Premier ministre en visio conférence, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de l’Economie et de la relance. Ce conseil consacre le retour d’une ambition française pour le développement, affirme Jean Yves Le Drian. 

Bruno Le Maire et moi-même nous sortons tout juste du premier conseil présidentiel du développement. Avec un APD, une aide publique au développement proche de 10 milliards d’euros, notre pays est enfin revenu dans le jeu, après quelques années d’éclipse.  Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères. 

L’éclipse dont parle l’ancien socialiste a duré de 2010 à 2017, période pendant laquelle l’aide publique française au développement, austérité post crise financière oblige, a chuté de 0,5% du PIB à 0,3%. Ici les chiffres publiés par l'Agence Française de Développement. 

Cette tendance à la baisse, on la retrouve dans d’autres pays, mais pas tous. Le Royaume Uni et l’Allemagne ont réussi dans cette période à se rapprocher du fameux chiffre de 0,7% de leur PIB consacré à l’aide au développement. 

Aide Publique au développement en pourcentage du Revenu National Brut (=PIB).
Aide Publique au développement en pourcentage du Revenu National Brut (=PIB). Crédits : AFD

L’éclipse française, on pourrait la faire démarrer dans les années 80, car c’est dans ces années-là que la France aurait dû consacrer, 0,7% de son PIB à l’aide au développement si elle avait respecté sa promesse.  

Ce chiffre 0,7%, les pays de l’ONU s’étaient engagés en 1970, à l’atteindre dans la décennie suivante. Seulement 6 (Royaume Uni Danemark Norvège Suède Luxembourg Turquie) ont réussi depuis, et la moyenne mondiale est à 0,3. 

Atteindre 0,7% : un engagement déjà pris à 9 fois

En France, tous les Présidents ont promis d’atteindre les 0,7 à échéance régulière et nombreuses : en 1981, 1992, 2000, 2002, 2005, 2008, 2012, 2014 et 2015. 

Tous les Présidents depuis Pompidou ont promis d'atteindre les 0;7% du PIB pour le développement, tous ont échoué
Tous les Présidents depuis Pompidou ont promis d'atteindre les 0;7% du PIB pour le développement, tous ont échoué Crédits : Printemps solidaire

Emmanuel Macron a lui été plus modeste : il s’est engagé à atteindre 0,55% en 2022, or après 0,44% en 2019, cet objectif serait atteint en 2021 et 2022 selon les prévisions présentées par Bercy à l’occasion de la présentation de ce projet de loi.

Lors de son examen à l’assemblée, les députés ont souhaité renouveler la promesse d’atteindre les 0,7% pour l’aide au développement en 2025. C’est l’article 1 du projet de loi. 

La France consacrera 0,55 % de son revenu national brut à l’aide publique au développement en 2022 et s’efforcera d’atteindre 0,7 % de ce revenu national brut en 2025. Article 1 du Projet de loi voté par les députés le 2 mars et transmis au Sénat

Promesse tenue, fin de l’éclipse ? 

Comme souvent, il faut rentrer dans les tableaux et les chiffres pour tempérer tout triomphalisme. 

Premier gros bémol, cette augmentation de l’aide française au développement mesurée en pourcentage, doit beaucoup au fait qu’en 2020 et 2021, le PIB a chuté du fait de la covid-19, et que le dénominateur qui permet de calculer ce ratio est donc plus petit. 

En valeur absolue néanmoins, le projet de loi sur le développement prévoit des dépenses en augmentation pour l’aide au développement. 17 milliards d’euros sont prévus en 2021, après 12,8 milliards en 2020, et presque 11 en 2019. 

Projet de loi d’orientation et de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales
Projet de loi d’orientation et de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales Crédits : Bercy

Indéniable est l’effort, mais rajoutons trois bémols au premier. 

Aide = peu de dons, beaucoup de prêts

Deuxième bémol : 20% de cette aide consiste en des prêts selon les documents budgétaires, 50% selon les ONG. 

A écouter : ITV de Michael Siegel, responsable plaidoyer au sein de l'ONG Action contre la Faim, dans le journal de 22h du 17 décembre

On peut s’étonner que l’écart soit si important, et le projet de loi voté par les députés prévoit justement plus de transparence sur les chiffres de l’aide au développement. 

Article 9 : Il est institué une commission indépendante d’évaluation de la politique de développement solidaire et de lutte contre les inégalités mondiales, placée auprès de la Cour des comptes. Cette commission conduit des évaluations portant sur la politique de développement, notamment sur son efficacité et son impact. Elle contribue à la redevabilité de cette politique et à la transparence sur les résultats atteints ainsi qu’à l’information du public. 

Il prévoit aussi un renforcement de l’aide sous forme de dons, mais comme le souligne la Coalition Eau ( mouvement des ONG françaises engagées pour l’accès à l’eau et à l’assainissement pour tous), " cette augmentation n’est pas précisément chiffrée dans le Projet de Loi".  Ici, le commentaire de Coordination Sud sur le projet de loi tel que voté par les députés le 2 mars 2021. 

Troisième bémol :  une partie de l’aide qui augmente ne quitte pas la France et va aux frais d’étude et de bourse des étudiants étrangers, et l’aide aux réfugiés sur le territoire français. Plusieurs députés de la commission des affaires étrangères l’ont fait remarquer au ministre des Affaires étrangères lorsqu’ils l’ont auditionné à l’occasion de l’examen du Projet de loi de finances 2021

Tableau récapitulatif de l’aide au développement selon le document de politique transversal sur le développement adossé au PLF 2021.
Tableau récapitulatif de l’aide au développement selon le document de politique transversal sur le développement adossé au PLF 2021. Crédits : Bercy

Quatrième bémol : si on passe de 12,8 à 17 milliards d’euros d’aide de 2020 à 2021, c’est parce que le gouvernement anticipe, comme le FMI, une explosion du surendettement dans les pays pauvres, et qu’il a prévu d’annuler 4 milliards de dette. Or ces remises comptent dans le calcul de l’aide au développement. 

A lire/ écouter : Faillite des pays pauvres : la crise qui vient

Pour les pays pauvres dont la dette sera allégée, c’est un soulagement, mais cet argent ne bénéficie pas directement aux populations fait valoir l’ONG ONE. 

D’ailleurs, Bercy précisait lors de la présentation des chiffres de l’aide au développement en décembre, qu’il retirait ces 4 milliards pour le calcul du ratio que tout le monde scrute, et que les 0,55% atteint en 2021, ce serait sans ces remises de dette. Avec ces 4 milliards, on aurait pu crier victoire, car la cible des 0,7% aurait été quasi atteinte en 2021. 

Ces précisions faites, il faut reconnaître que la France accroît plutôt qu’elle ne diminue son aide aux pays pauvres alors qu’elle-même traverse une grave crise, et qu’elle avait fait l’inverse après 2008. 

Un mieux par rapport à 2008

C’est que la crise qui s’annonce n’a rien à voir avec celle de 2008, notamment pour les pays Africains qui n’avaient pas alors connus de récession. 

L’Elysée souligne d'ailleurs ouvertement les risques de déstabilisation qui pèsent sur le continent africain avec la récession économique. Côté sanitaire, ne pas aider les pays en difficulté où circule le virus prolongerait la durée de la pandémie. 

Mais ce qui est prévu est-il à la hauteur des besoins qui vont s’accumulant pour les pays pauvres : dette, mais aussi soins de santé, vaccins, et plus urgent encore famine ? 

Déjà avant la crise, plus de la moitié de la population mondiale était privée d’accès à des services de santé essentiels ; 258 millions d’enfants, d’adolescent·e·s et de jeunes n’étaient pas scolarisé·e·s ; 2,2 milliards de personnes n’avaient pas accès à l’eau potable ; moins d’une personne sur cinq dans les pays à faible revenu bénéficiait de mesures de protection sociale et près de 9% de la population mondiale souffrait de la faim. Communiqué du 16 décembre d’Action contre la Faim, Action Santé Mondiale, Coalition Eau, Coalition Education, ONE, Oxfam, Solidarité Sida

Après avoir diminué pendant des décennies, le nombre de personnes mal nourries augmentait depuis 2016 sous l’effet des guerres et des changements climatiques, selon le dernier rapport de l’ONU sur L'état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde. Début janvier 2020, l’ONU a créée une carte intéractive de la faim qui permet de mesurer l’évolution de la situation quasi au jour le jour. 

carte intéractive de la faim (photo d'écran de décembre 2020)
carte intéractive de la faim (photo d'écran de décembre 2020) Crédits : PAM

C'est en Asie que les personnes qui souffrent de la faim sont les plus nombreuses, mais c'est en en Afrique que leur nombre croît le plus rapidement. Selon le rapport, la pandémie de covid-19 pourrait faire basculer plus de 130 millions de personnes supplémentaires dans la faim chronique d'ici à la fin de 2020. ONU. 13 Juillet 2020

2021 sera une année catastrophique a prévenu le directeur du PAM, David Beasley, le Programme Alimentaire Mondial en recevant le prix Nobel de la Paix l’automne dernier. «Puisse cette récompense, disait-il, nous aider à réunir l'argent nécessaire pour faire cesser la faim ». 

Depuis 2016 le nombre de personnes sous alimentées augmente

Nous sommes à ce qui est peut-être le moment le plus ironique de l'histoire moderne. D’une part, après un siècle d'avancées massives dans l'élimination de l'extrême pauvreté, 270 millions de nos voisins sont aujourd'hui menacés par la faim. C'est plus que la population entière de l'Europe occidentale. David Beasley, directeur du PAM. 

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Déjà en 2020, le PAM estimait que le nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire  (270 millions donc) avait doublé par rapport à 2019 (135 millions).  L'insécurité alimentaire aigüe touche 155 millions de personnes, son niveau le plus élevé depuis cinq ans. 

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Or selon les dernières estimations du PAM, pour la période allant de 2021 à 2023, ses ressources restent inférieures de 42% à ses besoins sans cesse grandissants, ce qui l'oblige à renouveler sans cesse ses appels urgents aux dons.   

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Marie Viennot

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