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"Nous sommes en train de vivre plusieurs bouleversements inédits : le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin ; notre malaise dans la civilisation occidentale et la crise de notre rêve européen sont là"

"Le capitalisme ultra libéral et financier va vers sa fin", c'est vrai !

4 min
À retrouver dans l'émission

Retour sur une petite phrase prononcée par le Président de la République lors de ses vœux qui n'est pas aussi déconnectée de la réalité qu'on le pense.

"Nous sommes en train de vivre plusieurs bouleversements inédits : le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin ; notre malaise dans la civilisation occidentale et la crise de notre rêve européen sont là"
"Nous sommes en train de vivre plusieurs bouleversements inédits : le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin ; notre malaise dans la civilisation occidentale et la crise de notre rêve européen sont là" Crédits : Michel Euler - AFP

En présentant ses voeux aux Français, le Président de la République a eu cette phrase mystérieuse.      

Le capitalisme ultra libéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques uns, va vers sa fin. Emmanuel Macron, le 31 décembre 2018.

Qu'a voulu dire Emmanuel Macron ? L’Élysée renvoie à deux précédents discours pour le comprendre : le discours qu'il a tenu à Davos il y a un an, et celui prononcé à l'ONU en septembre dernier.   

NB : Ceci est une version longue et plus documentée (avec multiples liens et graphiques) que la bulle "parlée".

A l'ONU, les mots capitalisme, ultra libéral et financier n'ont pas été prononcés. Le discours de 45 minutes qui s'achève par un tonitruant :  "NON, je ne m'y résous pas !" est un plaidoyer pour l'action commune et multilatérale contre les inégalités, et contre les vielles recettes qui, dit le Président Français à New York, ont montré leur limite, mais qu'il a pourtant appliqué dès le début de son mandat en France au nom de la compétitivité.       

Il y a une guerre commerciale, alors diminuons les droits des travailleurs, baissons les taxes toujours davantage, nourrissons les inégalités pour essayer de répondre à nos difficultés commerciales. Ceci mène à quoi ? Au renforcement des inégalités dans nos sociétés et à cette cassure que nous sommes en train de vivre. Emmanuel Macron à l'ONU en septembre 2018.

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Une croissance de moins en moins juste

Cette cassure, en septembre, ne portait pas encore de gilet jaune, mais Emmanuel Macron, élu au second tour face au Front National ne l'a jamais nié depuis son élection. Et au Forum économique de Davos, en janvier 2018, il a ardemment remis en cause, devant ceux là même qui en bénéficient, les logiques économiques dominantes.       

On a fait croire que la croissance, ça concernait tout le monde, on disait : plus on aura de croissance, tous les problèmes vont s’arranger dans les pays émergents, les pays intermédiaires ou les économies développées. Ça n’est pas vrai parce que cette croissance, elle est structurellement de moins en moins juste. Toutes les revues internationales le montrent, que ça soit des institutions multinationales, des ONG, il y a une concentration sur les 1 % les plus riches qui se fait à chaque fois. C’est lié à quoi ? La financiarisation de cette mondialisation qui a favorisé un effet de concentration et les nouvelles technologies, cette économie de l’innovation et de la compétence que j’évoquais, parce que c’est une économie de super stars. Emmanuel Macron, au Forum de Davos en janvier 2018.

A lire/ écouter : Les passagers clandestins de Davos 

Parmi les études qui évoquent le renforcement des inégalités par le biais de la financiarisation de l'économie advenue depuis les années 1980, je vous recommande, Pourquoi de si hauts salaires dans la finance

On y apprend qu'en France, les salaires étaient 30 % plus élevés dans le secteur financier que dans le secteur privé non financier au début des années 1980. En 2008, l’écart atteignait 60 %. Aux États-Unis, ils étaient jusqu’à 90 % plus élevés en 2008.   

Que des politiques au pouvoir affirment haut et fort que le capitalisme ultralibéral et financier nourrit les inégalités et les crises, c'est ce qui ferait dire à Emmanuel Macron "qu'il va vers sa fin" selon l’Élysée.   

De en de discours condamnent les dérives du capitalisme

Oui, à la tribune ce capitalisme n'a plus de défenseur affiché, et cette séquence a commencé avec la crise financière.  Avant 2008, quand les Français grondaient pour leur pouvoir d'achat, on laissait dire que c'était un problème de perception, pas une réalité, et que la mondialisation était heureuse.  

Aujourd'hui, même le FMI lance des appels répétés à une mondialisation plus juste,  et les leaders mondiaux parlent régulièrement de "capitalisme inclusif", par opposition au capitalisme tout court, qui ne le serait pas, inclusif.     

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Après 2008, le capitalisme financier est devenu un repoussoir dans les tribunes internationales, comme ici en 2010 à Davos encore, Nicolas Sarkozy, alors Président de la République.  

Le capitalisme purement financier est une dérive qui bafoue les valeurs du capitalisme (...). Alors moi je crois, Professeur SCHWAB (NDLR le fondateur du World Economic Forum de Davos), qu'on n'a pas le choix. Ou bien nous changerons de nous-mêmes, ou bien les changements nous seront imposés. Par quoi ? Par Qui ? Par les crises économiques, par les crises politiques et par les crises sociales. Faisons le choix de l'immobilisme et le système sera balayé, et il l'aura mérité ! Nicolas Sarkozy, janvier 2010 à Davos.

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Le capitalisme financier à son acmé

Le capitalisme ultra libéral et financier n'a pas été balayé. Par petite touche on l'a régulé, mais il est plus puissant qu'avant la crise. Aujourd'hui, les banques systémiques (trop grosses pour faire faillite) pèsent plus qu'en 2008. 

Selon une étude intitulée : 10 ans après la faillite de Lehman Brothers, le risque systémique a-t-il baissé ?, leur bilan agrégé était de 46 859 milliards de dollars en 2011, il atteint 51 676 milliards de dollars en 2017.   

L'endettement des États, qui les rend dépendants des marchés financiers a doublé, il atteint aujourd'hui 64 000 milliards de dollars.   

A lire/ écouter : Par où la prochaine crise financière ? 

Aux Etats Unis, les locataires sont devenus récemment des produits financiers nommés : "single-family rental securities".   

A lire/ écouter : De la crise des subprimes à la crise des sans abri : magazine d'une heure tourné à Phoenix qui évoque ce sujet   

Ce qu'on appelle la "Shareholder value", c'est à dire la part du profit de l'entreprise qui va aux actionnaires reste l'indicateur dominant des entreprises cotées, et dire que c'est problématique c'est s'exposer à des polémiques qui ne répondent pas à la question posée.  

A lire/ écouter : Partage de la richesse : le piège des faux débats 

Néanmoins, ce capitalisme financiarisé est bel et bien en crise depuis la crise de 2008.

Au fait, c'est quoi le capitalisme financier ?

Pour ce passage historico-pédagogique, je m'appuie sur un texte écrit par l'économiste Michel Aglietta en 2018. Capitalisme : les mutations d'un système de pouvoir. 

Le capitalisme financiarisé est apparu dans les années 1980, et s'est substitué au capitalisme contractualisé qui a eu cours de 1950 à 1972.   Dans ces années dites glorieuses, négociation collective, protection sociale et régulation de la finance avaient permis de surmonter le sous emploi qui prévalait dans l'entre deux guerres. 

En 72, une série d’événements (détaillés dans l'article ci-dessus) conduit à une crise inflationniste qui durera 10 ans... et mènera à un nouveau type de capitalisme, le capitalisme financiarisé, qui se caractérise par la dérégulation de la finance, l'ouverture des marchés, la primauté accordée à la valeur actionnariale (la "shareholder value"), et le recours à l'endettement pour la maximiser.   

Du capitalisme contractuel au capitalisme financiarisé à la crise financière systémique
Du capitalisme contractuel au capitalisme financiarisé à la crise financière systémique Crédits : Michel Aglietta

Ce capitalisme n'a pas disparu, mais il est entré en crise il y a 10 ans, avec la crise financière. Tout comme le capitalisme contractuel a connu 10 ans de crise inflationniste, avant de disparaitre, le capitalisme financiarisé ne remplit plus ses promesses et pourrait disparaitre aussi.   

L'accumulation du capital par quelques uns qu'il engendre devient contre productif, économiquement. L'euphorie des marchés qui précède les krachs heurte à chaque fois plus durement l'économie réelle, comme en 2008, endette les États, et tout cela ne durera pas éternellement.   

Voilà pourquoi Emmanuel Macron peut dire que "le capitalisme ultra libéral et financier va vers sa fin". 

Oui c'est vrai. Mais quand et comment adviendra cette fin ? Personne ne sait et peu se risquent à le prédire, excepté Nouriel Roubini (économiste connu pour avoir prédit la crise de 2008) dans les Echos : Les cinq ingrédients qui préparent la crise de 2020.    

Le dire... et le faire...

A l'Onu, Emmanuel Macron a promis que le G7 sous présidence française en 2019 ferait des inégalités sa priorité. A Davos, il a promis une organisation mondiale du commerce réformée, et même une organisation internationale du travail réhabilitée, elle qui a 100 ans, et si peu de pouvoir.  Il a même dit que la course au moins disant fiscal était "la mort du financement des biens communs et le moindre partage". 

Tout a été dit. Tout reste donc à faire.   

Sinon, il y a fort à craindre que l'appropriation par le pouvoir des éléments de langage propres à la critique du capitalisme ne nourrisse aussi la cassure qu'il dit vouloir réparer. Peut être est-ce déjà le cas d'ailleurs...  

Marie Viennot

Ci dessous, la chanson que l'on entend dans la version podcast de la bulle ! 

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