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Ce rapport a été commandé début janvier 2020 par Emmanuel Macron, avant le début de la crise du Covid, l’idée n’était donc pas de recueillir des analyses pour le monde d’après, mais sur des défis pré-existants à la crise sanitaire.

Les absents du rapport Blanchard-Tirole

4 min
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Deux économistes de renom ont remis au Président un rapport de 500 pages sur les défis à venir : changement climatique, vieillissement, inégalités. Faut-il le considérer comme " un bien commun" comme le font leurs auteurs et l’Elysée ? Quelles sont ses limites ?

Ce rapport a été commandé début janvier 2020 par Emmanuel Macron, avant le début de la crise du Covid, l’idée n’était donc pas de recueillir des analyses pour le monde d’après, mais sur des défis pré-existants à la crise sanitaire.
Ce rapport a été commandé début janvier 2020 par Emmanuel Macron, avant le début de la crise du Covid, l’idée n’était donc pas de recueillir des analyses pour le monde d’après, mais sur des défis pré-existants à la crise sanitaire. Crédits : MICHEL EULER - AFP

Les autres partis peuvent recevoir une copie gratuite, ils n'ont qu'à nous envoyer un e-mail. Olivier Blanchard, sur France Inter le 24 juin 2021

Un e-mail, contre un rapport. Celui que vient de remettre au Président de la République, Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI et Jean Tirole, Prix de la Banque de Suède, dit Nobel d’Economie. Mais pas besoin d'envoyer un e-mail à leurs deux rapporteurs, le rapport est en ligne ici

NB : cette chronique ne revient pas sur les constats et propositions de ce rapport mais j'ai retranscris les papiers que j'ai produit pour les journaux de France Culture et qui évoquent le contenu du rapport. Cette version écrite est plus longue que la version audio. 

L'Elysée se défend d'avoir commandé ce rapport (en janvier 2020, donc avant le déclenchement de la crise sanitaire) pour nourrir les propositions de son hôte quand il lancera sa campagne présidentielle, mais qualifie ce rapport de "bien commun", ou encore de boite outil. Les deux rapporteurs acquiescent à ces qualificatifs. 

C’est une boite à outil, ça peut servir à tout le monde. On l’a fait à la demande du Président mais on pense que c’est la manière de réfléchir à ces trois sujets de manière générale.  Olivier Blanchard sur France Inter. 

Les trois sujets identifiés comme des bombes à retardement par les 26 membres de la commission Blanchard-Tirole sont :  

  • le réchauffement climatique, 
  • le vieillissement,
  • les inégalités 

Alors qui sont ces membres qui ont réfléchit de manière générale pour nous dire la manière de réfléchir ? 

Ils viennent du monde entier, un tiers sont français (liste à la fin de la page), mais aucun n'est historien, sociologue, philosophe, anthropologues... il n'y a que des économistes.  

" Le monde dans lequel s’est déployée la crise du Covid n’est-il pas précisément un monde qui souffre de la domination sans partage de l’économisme ? " s’interrogeait il y a un an, Florence Jany-Catrice, économiste et présidente de l’Association Française d’Economie Politique, l’AFEP dans une tribune publiée dans le Monde

Ne souffrons-nous pas tous de voir l’économie mise toujours et encore au-devant du vivre-ensemble ? L’économie des économistes est-elle vraiment la solution ? Ne serait-elle pas aussi le problème ? Le fonctionnement de l’économie et son effet sur nos vies, est-ce le problème des seuls économistes ? Florence Jany-Catrice, Présidente de l'AFEP. 

100 % d'économistes.... plutôt "mainstream"

Ok admettons, une commission d’économistes, c’était le mandat. Mais pourquoi alors n'y trouve t'on aucun membre de l’AFEP justement ? Cette association d’économistes défend l’idée d’une économie non science dure mais science sociale, non fondée sur des calculs d'utilité chiffrés, mais ancrée dans les institutions, et "désancrée" de la vision de l’homo economicus.  

Pourquoi cet absence ? L’Afep dit ne pas avoir été invité. Et quand on demande à Olivier Blanchard et Jean Tirole, pourquoi cet oubli, ils répondent.  

Nous n’avons pas raisonné en terme de chapelles. Nous avons choisi soit les spécialistes mondiaux sur les trois sujets, soit des économistes universellement reconnus. Olivier Blanchard et Jean Tirole, en réponse à mes questions par email. 

Cette référence à "l'universel" interroge alors que la science économique est traversée depuis des années par des conflits entre orthodoxes, hétérodoxes, pratiquants d'une économie quantitative, partisans d'une approche moins mathématique et plus politique etc...

Non seulement, la commission Blanchard-Tirole n'est pas pluraliste, mais ceux qui l'ont composé nient même que ce pluralisme existe dans la science économique. C'est un manque patent, mais c'est une vieille histoire qui se répète.

A lire / écouter : Les sciences économiques à feu et à sang (billet économique écrit en septembre 2016 à l'occasion de la publication du livre intitulé "Le négationnisme économique". 

Autre contribution à cette question du manque de pluralisme dans les sciences économiques, ce débat organisé par Mediapart, dans lequel André Orléan (directeur de recherche en économie au CNRS et ancien Président de l'Afep) affirme au sujet du Prix Nobel de Jean Tirole : " Avoir le Nobel ce n'est pas disposer de la vérité ". 

Lors de leur passage sur France Inter, Jean Tirole et Olivier Blanchard sont également interpellés sur le choix des experts de leur commission. Deux noms seulement semblent manquer à l'appel : Esther Duflo, Nobel aussi, absente, "mais c’est elle qui a décliné". Thomas Piketty, absent aussi mais "certaines de ses idées sont reprises".  

Interrogé à ce même propos, l'Elysée insiste sur le fait que les deux rapporteurs furent libres dans la composition de la commission, et qu'il est faux d'affirmer que le débat a pu manquer à leurs échanges car Larry Summers (ancien ministre des finances sous Clinton, et conseiller d'Obama), et Paul Krugman (autre prix de la Banque de Suède) font partie de la commission "alors qu'ils ne sont pas toujours d'accord". Impossible, manifestement d'admettre que la commission composée par Olivier Blanchard et Jean Tirole aurait pu être plus ouverte. 

Quand Lordon fait irruption... malgré lui 

Lors du passage sur France Inter, un autre nom d'économiste fait irruption par le biais d'un auditeur : Frédéric Lordon, économiste nationalement connu, au moins, et clairement hétérodoxe.  

" Pour réduire les inégalités, pourquoi ne pas limiter l’écart entre les plus hauts salaires, et les plus faibles ? " interroge l'auditeur. 

C’est très compliqué, on n’est pas dans une économie planifiée, et on a vu ce que cela a donné, réplique Jean Tirole. On est dans une économie de marché, on n’a pas trouvé d’alternative, et l’économie de marché a des défauts donc il faut un rôle pour l’Etat. Pour les économistes dans notre commission mais je crois pour les économistes réalistes, il faut un équilibre entre les deux surenchérit Olivier Blanchard. 

L’Etat n’est pas absent du cadre de la réflexion de la commission Blanchard-Tirole. Le rapport fait même un "benchmark", comme on dit, c'est à dire une étude de marché très détaillée des moyens d’action de la puissance publique dans le monde entier. Le problème, insistent les économistes, c'est la procrastination des élus.  

En revanche dans le cadre, il y a un absent. Le covid. Le covid est considéré comme un enjeu de court terme.  

" Dans les trois domaines, nous avons essayé de voir au-delà de la pandémie de Covid-19 lit-on en note de bas de page, et nous nous sommes concentrés sur ce que nous pensons être des questions de plus long terme. Si la pandémie de Covid-19 devait durer plus longtemps, cela aurait bien évidemment des conséquences pour chacun des trois défis examinés dans ce rapport. Cela réduirait les marges budgétaires pouvant être consacrées à la lutte contre le réchauffement climatique ; cela renforcerait les inégalités déjà présentes avant la pandémie ; enfin, il se pourrait même que cela modifie les dynamiques démographiques, avec des conséquences sur le système de retraite. Nous aurions pu ajouter quelques lignes en ce sens dans le chapitre introductif, mais nous avons considéré qu’il était trop tôt pour faire des suggestions". 

Un rapport pour le monde d'après ? 

C’est une erreur d’analyse majeure se désespère Eloi Laurent. L’OMS a dit que la pandémie serait avec nous pendant une décennie, c’est un sujet structurel. Ne pas mettre la santé, la biodiversité et les écosystèmes comme sujets structurants prouve que le rapport est assez largement du monde d’avant…  Eloi Laurent, professeur d'économie à Science PO.

Alain Grandjean, docteur en économie, membre du Haut Conseil pour le Climat regrette aussi cette omission de la biodiversité comme défi majeur, et l'explique ainsi. 

Pour le moment, il n'y a pas d'étude économique d'ensemble sur les effets de la perte de la biodiversité sur l'économie. Il y en a au niveau micro, mais pas macro, or le cadre d'analyse des membres de cette commission est guidé par l'approche coûts/bénéfices. Alain Grandjean, membre du Haut conseil pour le climat et Président de la fondation Nicolas Hulot. 

Eloi Laurent regrette que les propositions de la Convention Citoyenne sur le Climat (CCC) aient été jugées non pertinentes par la commission.  " Opposer le soi-disant sérieux de l'analyse coûts-benefices aux propositions de la CCC sans dire un mot des limites considérables et bien connues de cette analyse en matière environnementale retire beaucoup de crédibilité aux propositions qui sont faites, c'est aussi peu sérieux que de prétendre que l'on doit gérer la crise du Covid en mettant un prix sur la vie humaine". 

Alain Grandjean veut voir le verre à moitié plein. "Je m'attendais à un plaidoyer unique en faveur des quotas de Co2, mais ils reconnaissent qu'il peut exister des mesures complémentaires, comme la rénovation thermique des bâtiments. Ce qui est dommage, c'est qu'ils n'aient pas profité de leur aura pour s'inquiéter des contraintes budgétaires, qui demain obligeront les Etats européens à ne plus financer la transition écologique... ce qu'ils font un peu aujourd'hui, mais pour des périodes temporaires via les plans de relance, alors que les investissements nécessaires sont bien plus importants et s'étalent sur des décennies".  

A lire /écouter : Budget, la règle des 3% déjà de retour

Alors que des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour que la Banque Centrale Européenne participe, via sa politique monétaire au verdissement de l'économie, le rapport tranche "La Banque centrale européenne n’a pas vocation à lutter contre le changement climatique" (page 209)

Le quoi qu’il en coûte, les milliards qui ont coulé, et coulent encore à flot sont également hors champs de l'analyse. 

On pourrait continuer encore longtemps la liste des sujets et idées absentes de ce rapport, et ce serait finalement malhonnête. 

Qu'un rapport soit limité, par ses auteurs, leurs compétences, leurs approches est inévitable.  La commission Blanchard-Tirole n'est pas la "dream team" des experts comme on l'a entendu ces derniers jours, c'est une commission d'économistes parmi d'autres, moins pluraliste que d'autres.  

Que leur rapport soit débattu, très bien, que l'Elysée estime qu'il peut donner le LA des débats à venir, alors qu'il fait fi de l'année écoulée, manque de réalisme. Que leurs rapporteurs le présentent dans les médias en disant en substance, "c'est comme ça qu'il faut réfléchir", manque notoirement de modestie. Mais ce qui (me) frappe le plus, c'est qu'après les changements radicaux qui ont été nécessaires pour lutter contre la crise du covid, il soit encore considéré comme rationnel d'affirmer qu'il existe des "vérités économiques". 

Marie Viennot

Ci-dessous la liste des membres de la commission Blanchard-Tirole. 

AUTEURS PRINCIPAUX 

Chapitre I – Changement climatique 

  • Christian Gollier, professeur et directeur général de l’École d’économie de Toulouse 
  • Mar Reguant, professeure d’économie à l’université de Northwestern, Illinois 

Chapitre II – Inégalités et insécurité économiques 

  • Dani Rodrik, professeur d’économie politique à la John F. Kennedy School of Government, université de Harvard 
  • Stefanie Stantcheva, professeur d’économie à l’université de Harvard Chapitre

III – Changement démographique 

  • Axel Börsch-Supan, directeur de l’Institut Max-Planck de droit social et de politique sociale, Munich 
  • Claudia Diehl, professeure à la Munk School de l’université de Constance 
  • Carol Propper, professeur d’économie à l’Imperial College Business School, Londres 

MEMBRES 

  • Philippe Aghion, professeur au Collège de France, INSEAD et London School of Economics 
  • Richard Blundell, professeur d’économie politique à University College London 
  • Laurence Boone, cheffe économiste à l’OCDE, cheffe du Département des affaires économiques 
  • Valentina Bosetti, professeure d’économie à l’université Bocconi, Milan 
  • Daniel Cohen, professeur d’économie à l’École normale supérieure, vice-président de l’École d’économie de Paris 
  • Peter Diamond, professeur au Massachusetts Institute of Technology 
  • Emmanuel Farhi, professeur d’économie à l’université de Harvard 
  • Nicola Fuchs-Schündeln, professeure de macroéconomie et de développement à l’université Goethe de Francfort 
  • Michael Greenstone, professeur d’économie, directeur du Becker Friedman Institute et de l’Energy Policy Institute à Chicago 
  • Hilary Hoynes, professeure de politique publique et d’économie à l’université de Californie, Berkeley 
  • Paul Krugman, professeur émérite d’économie au Graduate Center, université de New York 
  • Thomas Philippon, professeur de finance à la Stern School of Business, université de New York 
  • Jean Pisani-Ferry, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics 
  • Nick Stern, professeur d’économie et de gouvernement, président du Gantham Research Institute on Climate Change and the Environment et directeur de la India Observatory à la London School of Economics 
  • Lawrence Summers, professeur et président émérite à l’université de Harvard 
  • Laura Tyson, professeure à la Haas School for Business and Social Impact, université de Californie, Berkeley

Quelques préconisations du rapport

Le chapitre consacré au vieillissement fait le constat que pour la France, répondre à ce défi passe par le passage à un régime de retraite à point. Cette caution experte tombe à pic pour exécutif, mais la commission conseille plus d’équité dans la mise en  œuvre : différencier notamment l’allongement de la durée de travail pour les cadres et les ouvriers puisque l’espérance de vie n’est pas la même.

Pour lutter contre les inégalités, il faut "mieux allouer les moyens consacrés à l'éducation", orienter l'innovation vers des emplois de bonne qualité, et changer en profondeur l’impôt sur les successions, pour qu’il rapporte plus, et puisse financer éventuellement une dotation universelle en capital à chaque individu, pourquoi pas à son dix-huitième anniversaire. 

Sur le climat, la commission plaide pour une taxe carbone, mais elle fait le constat, comme pour les retraites, que ce qui a été essayé, n’a pas fonctionné et qu’il faudrait donc allouer la totalité de ce que rapporterait cette taxe aux ménages défavorisés par leur revenu ou leur lieu de vie. 

Quelques conseils sur la méthode

Sur ces trois sujets, les idées proposées dans le rapport ne sont pas forcément nouvelles, reconnaissent les auteurs du rapport. Parfois, elles ont même été appliquées, mais  "les réformes jugées nécessaires par la plupart des experts se sont heurtées à une vive opposition et ont été abandonnées ou dénaturées". Pourquoi s'est interrogée la commission, et comment éviter que cela se reproduise ? 

"Les bonnes idées perdent de leur valeur quand elles sont mal mises en pratique" affirment en préambule les membres de la commission d’économistes réunis par Jean Tirole et Olivier Blanchard. Le passage à un régime de retraite à point, ou l’augmentation du prix du carbone, sont selon eux toujours nécessaires, mais comment appliquer ces idées sans susciter des résistances fortes, comme le mouvement des gilets jaunes? s'interrogent les économistes.

Pour que les réformes passent, "elles doivent être perçues comme justes" nous disent-ils. Si on augmente les taxe sur le carbone, il ne faut pas d’exemption, résister aux lobbys, et identifier les perdants. Les ménages que l’augmentation des taxes sur l’essence pénalise ou les travailleurs des industries très carbonées qui perdraient leur travail méritent d’être indemnisés considèrent les économistes, mais pas les entreprises, qui elles ont eu des décennies pour s’adapter.

De la même façon, si exécutif souhaite retarder l’age du départ à la retraite, ceux qui ont commencé tôt à travailler pourraient être exemptés par cet allongement, des points gratuits pourraient être accordés aux plus faibles revenus,  et les entreprises davantage responsabilisées financièrement pour la pénibilité.

Pour réduire les inégalités, l'augmentation des impôts sur les successions est une solution, juge la commission qui reconnait que c'est très impopulaire, mais si on alloue les recettes directement aux jeunes défavorisées sous forme de capital pour qu'ils créent une activité, l'effort pourrait être mieux admis.

Avoir une vision globale, identifier les difficultés sous-jacentes, être équitable, voilà ce que serait en quelques mots la méthode pour faire passer des réformes.

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