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Au niveau mondial, la plupart des secteurs ont augmenté les versements de dividendes entre 2011 et 2017, mais la finance les surpasse tous en montants et en augmentation

Partage des richesses : le piège des faux débats

4 min
À retrouver dans l'émission

Le rapport d’Oxfam/Basic à déclenché une énième polémique sur le partage inéquitable des richesses créées par les sociétés du Cac 40… sans faire avancer le débat d’un iota. Pourquoi ?

Au niveau mondial, la plupart des secteurs ont augmenté les versements de dividendes entre 2011 et 2017, mais la finance les surpasse tous en montants et en augmentation
Au niveau mondial, la plupart des secteurs ont augmenté les versements de dividendes entre 2011 et 2017, mais la finance les surpasse tous en montants et en augmentation Crédits : Marie Viennot - Radio France

En publiant un rapport sur la répartition des bénéfices des sociétés du CAC 40, l'ONG Oxfam a déclenché un tonnerre de critiques.    

Démagogique, biaisé, politique, malhonnête... méthodologie catastrophique... tous les médias qui ont évoqué ce rapport en ont pris pour leur grade aussi. 

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Au stade du constat, il n'y a pourtant pas de polémique à avoir. Les sociétés cotées sont obligées de publier leurs comptes, les dividendes qu'elles versent sont publics. Il peut y avoir des différences dans la façon d'agglomérer ensuite ces chiffres, mais celui qui a été publié cette semaine n'est pas contestable : 50,9 milliards d'euros versés par les sociétés du CAC 40 à leurs actionnaires en 2017, Basic, le bureau d'analyse qui a travaillé pour OXFAM a repris le chiffre de Verminen, un institut de recherche qui s'adresse aux étudiants et aux professionnels, et qui sert chaque année de base aux articles des Echos et autres médias spécialisés. Ce chiffre 50.9 milliards n'avait rien d'inédit non plus puisqu'il a été publié au mois de janvier. 

NB : ceci est une version plus longue de la bulle radio. Je ne prétends pas à l'exhaustivité sur ce sujet mais cette chronique pourra être une bonne base pour y revenir quand le débat ressurgira.  

Dire que les actionnaires ont vécu en 2017, une année faste n'est pas non plus contestable. Les sociétés de gestion qui publient elles aussi des chiffres pour les investisseurs le disent également. Le Global Dividend Index, publié par l'une d'elle, note que depuis 2009, les dividendes ont augmenté de trois quart, et qu'en 2017 des records ont été battus dans 11 des 41 pays qui composent son index.   

A lire / écouter : Au delà des clichés sur les dividendes records en France 

Dans la revue de marché hebdomadaire envoyé aux journalistes, les analystes de Black Rock, l'un des plus gros gestionnaires d'actifs du monde notent même que les investisseurs sont inquiets car ils anticipent que 2018 ne pourra pas être une aussi bonne année. Le Financial Times parle de gueule de bois des dividendes à prévoir en 2018, tellement l'année passée fut exceptionnelle. "Investors set to suffer ‘dividend hangover’ in 2018".    

La France est-elle la championne du monde ? 

Sur les chiffres donc rien à dire. Alors, que reproche-t-on à OXFAM ? On lui reproche d'abord d'avoir décrété la France championne du monde du versement des dividendes... c'est vrai que cette affirmation est discutable. Aux Etats-Unis, les actionnaires touchent moins en dividendes, mais ils comptent plus sur l'augmentation de la valeur de l'action. Facebook a vu sa valeur triplée en 4 ans, Veolia est passé de 12 à 19 euros. On comprend que les actionnaires de Veolia comptent plus sur les dividendes que sur l'augmentation de la valeur de l'action en bourse.

Christophe Alliot, l'un des rédacteurs du rapport de Basic pour Oxfam, reconnaît qu'il y a effectivement des pratiques différentes d'un pays à l'autre. 

Pour dire que la France est "Championne du Monde", nous nous sommes appuyés sur une étude faite par la banque centrale d'Australie. Cette étude calcule, comme le font tous les analystes financiers, le Pay Out Ratio, c'est à dire le rapport entre le bénéfice de l'entreprise, et le dividende versé aux actionnaires. Avec 67%, la France est pour nous dans le haut du tableau.

Le tableau sur lequel Basic s'est appuyé pour comparer le versement de dividendes en proportion du bénéfice, en France et dans le Monde. Basic dit avoir utilisé la même méthodologie pour comparer.
Le tableau sur lequel Basic s'est appuyé pour comparer le versement de dividendes en proportion du bénéfice, en France et dans le Monde. Basic dit avoir utilisé la même méthodologie pour comparer. Crédits : Banque Centrale d'Australie

Des profits sans partage ???

Mais le plus intéressant dans les critiques faites à Oxfam, c'est sur la conclusion que l'ONG en tire. Conclusion qui est dans le titre de son rapport : CAC 40 : des profits sans partage. C'est ce "sans", qui a froissé la plupart des commentateurs, du ministre des Finances à Pierre Gattaz, en passant par tous les éditorialistes économiques.   

C'est faux, ont-ils expliqué, l'entreprise partage. La preuve, les salaires sont plutôt en augmentation en France, ce qui est vrai. Ils représentent même 60% de la valeur ajoutée d'une entreprise...   

Autrement dit, les salariés sont le premier poste de dépense des entreprises, dire que les actionnaires se gavent, c'est faux.   

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C'est là qu'il faut dire attention, ALERTE dérapage. Car on ne parle plus de la même chose...  Oxfam pose la question de la répartition des bénéfices, et ses détracteurs, eux, parlent de la répartition de ce qui permet à l'entreprise de fonctionner.  

D'un côté on parle de l'aval, le profit, le bénéfice et ce qu'on en fait, de l'autre on parle de l'amont, le capital et le travail dont les entreprises ont besoin pour leur activité.

Bénéfices... valeur ajoutée: mélangeons tout !

BFM a cru bon faire un cours d'économie à l'antenne pour expliquer la différence entre la valeur ajoutée et le bénéfice. 

Cette bataille d'indicateur est stérile, nous voulions lancer le débat sur le partage des bénéfices, et on nous a reproché de ne pas parler de la valeur ajoutée... alors qu'en plus on en parle dans le rapport. Christophe Alliot, l'un des auteurs du rapport pour Basic.

Pire qu'un dialogue de sourd, ce faux débat est un étouffoir, car il empêche de faire émerger la vraie question. La  vraie question c'est : sur 100 de profits, les entreprises du Cac 40 consacrent 67 à l'actionnaire 27 à l'investissement et un peu moins de 6 aux salariés... (pas pour leur salaire mais pour leur intéressement, je précise à nouveau pour ne pas me faire attaquer comme Oxfam), cette répartition est-elle une bonne chose ou pas ?

Sous entendu, donner autant, et de plus en plus aux actionnaires, est-ce néfaste pour l'entreprise, les salariés, et plus largement la société ?   

Cette question revient chaque année ad-libitum, et personne n'y a encore vraiment apporté une réponse adaptée, si bien qu'à chaque nouvelle polémique mauvaise foi et manipulation font rage. Sans compter tout ceux qui commentent sans avoir lu, ni le rapport d'Oxfam, ni écouté les analyses qui s'y rapportent. Trois jours après avoir sorti son rapport Oxfam a d'ailleurs dû publier un communiqué sur son rapport, pour rappeler ce qui se trouvait dedans.    

Pour ma part, je me suis faite traiter d'inculte économiquement par un étudiant qui n'avait même pas écouté le lien du tweet qu'il trouvait bon de commenter. Critiquer avant de lire ou d'écouter, cela n'aide pas beaucoup non plus à débattre et avancer (mais si vous êtes là, cette critique ne vous concerne pas :).       

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Pour l'entreprise, les économistes reconnaissent que 27% de réinvestissement c'est peu, mais ce n'est pas de la faute des actionnaires, disent-ils, c'est parce que les entreprises ne savent pas dans quoi investir... ce qui n'est pas très rassurant pour les salariés in fine, car comme on sait, les investissements d'aujourd'hui, font les emplois de demain... 

Pour les salariés, le gouvernement et ses parlementaires ont une réponse qu'ils comptent mettre en œuvre dans un projet de loi appelé PACTE. Ils veulent favoriser l'actionnariat salarié, et la participation.   

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Rien de neuf, cela fait des décennies que l'on prône et applique cette politique. C'est vrai que si on augmente l'actionnariat salarié, cela permettra aux salariés d'être partie prenante des versements de dividendes. En même temps, c'est aussi potentiellement un piège pour les salariés, puisque cela revient en gros à faire grimper la part variable de leur salaire.    

Quand l'action de mon entreprise a perdu 30% de sa valeur, j'ai perdu 30% de mon épargne raconte un de ces salariés actionnaires...

Enfin, la société, est-elle impactée par cette répartition des profits ? 

Oui, via les inégalités, qui s'accroissent, de très nombreuses études le disent (voir chronique ci-dessous pour des liens).   

A lire / écouter : Dividendes records, salaires en hausse mais... 

Oui parce que les actionnaires paient des impots sur leurs dividendes. Mais ces impots sont en baisse, les actionnaires du CAC 40 étant de moins en moins en France (comme l'illustre ce graphique ci-dessous),  la contribution en impôts au budget de l'Etat doit donc être assez marginale. 

Crédits : Oxfam/Basic

Et oui encore, la priorité donnée aux actionnaires dans la politique d'attribution des bénéfices peut avoir des effets sur la société, et l'ampleur de cet effet peut être colossal.  

Je vous donne un indice...  "Je suis la la championne du monde du versement des dividendes... je suis je suis je suis..." La France ? Non, contrairement à ce que dit Oxfam, ce n'est pas la France, c'est la Finance... Là c'est le Global Dividend Index qui en fait le constat (voir le graphique qui illustre cette chronique).   

On fêtera bientôt les 10 ans de la crise financière. Pas besoin de vous refaire le film de comment pour faire plus de profits et maximiser les dividendes de leurs actionnaires, les institutions financières ont inventé des produits toxiques, qui ont périclité à partir de 2007, puis explosé avec la faillite de Lehman Brothers, conduit à l'insolvabilité de millions de ménages aux Etats Unis, qui se sont retrouvés à la rue,  etc... etc...  

Après la gueule de bois, tombera ou tombera pas cette fois ? Et qui tombera le plus cette fois ? 

Marie Viennot  

La chanson que l'on entend dans la bulle radio

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