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Evolution du pouvoir d'achat mesuré par l'Insee. Pour l'année 2018, les chiffres seront publiés fin mars 2019, mais leurs publications n'éteindra pas les polémiques.

Pouvoir d'achat : ce que disent les chiffres... et ce qu'ils ne disent pas

4 min
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Le mois de novembre sera le mois du pouvoir d'achat en hausse, affirme le gouvernement. Faux, répondent les partis d'opposition. Retour sur les chiffres existants, et ceux qui manquent.

Evolution du pouvoir d'achat mesuré par l'Insee. Pour l'année 2018, les chiffres seront publiés fin mars 2019, mais leurs publications n'éteindra pas les polémiques.
Evolution du pouvoir d'achat mesuré par l'Insee. Pour l'année 2018, les chiffres seront publiés fin mars 2019, mais leurs publications n'éteindra pas les polémiques. Crédits : Marie Viennot

Le pouvoir d'achat des Français augmente quand le revenu disponible, c'est à dire leurs salaires plus les prestations moins les impots qu'ils payent, augmente plus que les prix.  Ronan Mahieu.

Ronan Mahieu est chef du département des comptes nationaux de l'Insee. C'est sous sa direction que sont calculés et publiés, le Produit Intérieur Brut, la consommation des ménages, l'investissement des entreprises, les exportations et importations ET l'indice qui nous intéresse dans cette bulle : le pouvoir d'achat.    

Ici, les données sur l'évolution trimestrielle du revenu disponible brut et du pouvoir d’achat de 1949  au deuxième trimestre 2018

Attention, pour trouver le Revenu disponible brut on retranche les cotisations et impots aux salaires et prestations sociales. Ca ne correspond donc pas au salaire brut de la fiche de paye.
Attention, pour trouver le Revenu disponible brut on retranche les cotisations et impots aux salaires et prestations sociales. Ca ne correspond donc pas au salaire brut de la fiche de paye. Crédits : Insee

Revenu disponible = salaires prestations sociales - impots et cotisations sociales.   

Plongeons nous dans les chiffres pour comprendre comment un gouvernement peut agir sur le pouvoir d'achat.    

NB: l'Insee parle de Revenu disponible Brut, mais cela ne correspond pas aux salaires bruts de la fiche de paye. Au contraire, cela se rapproche plutôt du net, puisque pour calculer ce Revenu disponible brut, on a retranché les impôts et les cotisations sociales. 

NB : Ceci est une version très "augmentée" de la bulle parlée. Beaucoup de graphiques tirés de rapports officiels, un long développement sur les travaux existants et leurs recommandations pour améliorer la mesure du pouvoir d'achat, et la réponse de l'Insee par rapport à la critique formulée en fin de chronique. 

Comment l'Etat peut augmenter le pouvoir d'achat ?

Il y a deux leviers que chacun devine intuitivement : les revenus et les prix.   

Pour augmenter le revenu disponible des ménages, un gouvernement peut :  

  1. Jouer sur les salaires:  ceux du privé en augmentant le SMIC, ceux du public en augmentant les fonctionnaires

  2. Augmenter les prestations sociales.  

  3. Réduire les impots et les cotisations sociales; c'est la voie choisie par le gouvernement actuel.   

Sous le quinquennat Hollande, la pression fiscale a augmenté de 35 milliards d'euros pour les ménages, ce qui a conduit à une baisse du pouvoir d'achat de presque 2% en 2013.   

A lire/ écouter : ancien billet économique sur le bilan fiscal du quinquennat Hollande : Quand les ménages financent la compétitivité des entreprises 

Or depuis le deuxième trimestre 2018, inversion de la tendance, les impots sur le revenu et le patrimoine repartent à la baisse. Même chose pour les cotisations sociales qui étaient sur une piste très ascendante depuis 2012.   

Ce tableau permet de lire les différentes composantes du Revenu Disponible Brut, et leurs évolutions trimestre par trimestre.
Ce tableau permet de lire les différentes composantes du Revenu Disponible Brut, et leurs évolutions trimestre par trimestre. Crédits : Insee

Le gouvernement dit donc VRAI quand il dit qu'il réduit les impots et les charges, l'effet macro-économique est déjà visible. Il le sera encore plus en cette fin d'année puisqu'en octobre, les cotisations maladie et chômage sont réduites à zéro.   

Le problème, c'est que cet effet n'est pas uniforme. Il y a des Français et des Françaises qui gagnent et d'autres qui perdent.   

D'après les calculs de l'Institut des politiques publiques, en deux budgets de présidence Macron :  

  • les perdants sont les 20% les pauvres et les 20% plus riches,  
  • les gagnants sont entre ces deux extrêmes,  
  • les super gagnants, sont les 1% les plus riches, qui y gagnent vraiment vraiment plus que tout le monde.    
Calcul des effets sur le revenu disponible de la politique menée par le gouvernement depuis deux ans.
Calcul des effets sur le revenu disponible de la politique menée par le gouvernement depuis deux ans. Crédits : Institut des politiques publiques

L'opposition a donc raison de souligner que le gouvernement favorise le haut du panier, et le gouvernement a raison quand il dit aussi favoriser les classes moyennes.  

Les choses se compliquent encore quand on passe à la deuxième variable du pouvoir d'achat, les prix.   

Depuis l'élection d'Emmanuel Macron, l'indice des prix a été multiplié par trois. De 0.8%, l'inflation est passée à 2.5% en octobre.   Le gouvernement a beau jouer sur le revenu disponible pour le faire grandir, l'inflation limite l'effet sur le pouvoir d'achat.   

Evolution de l'inflation et de ses composantes depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Pour les chiffres d'octobre, voir lien au dessus
Evolution de l'inflation et de ses composantes depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Pour les chiffres d'octobre, voir lien au dessus Crédits : Insee

Ce n'est pas de chance, si le cours du pétrole et les tensions commerciales tirent les prix vers le haut, le gouvernement n'y est pas pour grand chose. En revanche, une part de l'envolée des pleins à la pompe lui est imputable car c'est lui qui a décidé d'augmenter les taxes sur les produits pétroliers.   

Trois fois plus d'inflation en 18 mois

Au final, une chose est claire, le pouvoir d'achat tel que calculé par l'Insee augmentera en 2018. On le sait d'après l'évolution trimestrielle. Après trois mois de baisse de janvier à mars, le pouvoir d'achat est reparti à la hausse depuis le 2eme trimestre.   

L'augmentation sera inférieure à 2017, mais la hausse est acquise, et c'est ce chiffre positif que le gouvernement mettra en avant quand il sera publié pour l'ensemble de l'année 2018 par l'Insee fin mars 2019.   

Cela mettra-t-il fin à la polémique? Bien sur que non. Pas parce que les français sont des indécrottables mécontents, mais parce que le pouvoir d'achat mesuré par l'Insee ne dit rien de nos dépenses contraintes : celles sur lesquelles on n'a justement pas de pouvoir.   

De polémiques en polémiques sur ce sujet, il y a cependant eu des avancées. Il y a 10 ans, un long rapport a été remis à Christine Lagarde, alors ministre des finances française, sur la mesure du pouvoir d'achat.     

Ce rapport Quinet (du nom de son auteur) reprenait les critiques adressées à la mesure du pouvoir d'achat par l'Insee, et deux de ses préconisations ont été adoptées.   

L'Insee publie désormais un indicateur du pouvoir d'achat du revenu disponible brut des ménages par unité de consommation. C'est l'indicateur que j'ai utilisé pour le graphique qui illustre cette bulle. Car comme l'explique le rapport Quinet :   

Du fait de la progression de la part de personnes vivant seules («décohabitation »), les ménages sont de plus en plus nombreux. L’augmentation du pouvoir d’achat agrégé des ménages est donc loin de refléter l’évolution du pouvoir d’achat « par tête ».  Rapport Quinet, 2008.

L'Insee publie aussi dorénavant un indicateur des dépenses contraintes et du revenu dit arbitrable ou libéré. On le calcule en partant du revenu disponible des ménages (une fois déjà déduits les impots et cotisations) et en retranchant les dépenses dites "pré-engagées" :  

  • le logement, l'électricité, le gaz, l'eau,  
  • les frais de cantines,  
  • les services de télécommunication,  
  • les services de télévision (redevance et abonnement à des chaines payantes)  
  • les assurances (hors assurance vie)  
  • les services financiers     

Augmentation continue des dépenses contraintes

Or que constate t-on? La part de ces dépenses contraintes est passée de 13% du revenu disponible dans les années 60 à 30% en 2017. Voir L'économie française, comptes et dossiers (publié en octobre 2018, page 36 à 39).   

Les dépenses de logement expliquent les trois quart de la hausse des dépenses contraintes
Les dépenses de logement expliquent les trois quart de la hausse des dépenses contraintes Crédits : Insee

Les marges de manœuvres dont dispose chacun et chacune avec son budget se réduisent, c'est bien une réalité. Mais il resterait quand même, si on s'en tient au chiffre de l'Insee, 70% de dépenses "libres".  

Sauf que les transports ne font pas partie des dépenses contraintes selon l'Insee. Dommage pour ceux qui ont besoin de leur véhicule pour travailler, et pas étonnant que l'exaspération sur la hausse des prix viennent de là.   

Autre lacune, l'Insee ne décline pas le pouvoir d'achat par revenu, or on comprend bien que quand les prix augmentent, l'effet n'est pas le même selon qu'on économise déjà les centimes ou pas. Les 20% des ménages les plus aisés disposent de plus de 40% du revenu disponible total, pour eux l'inflation n'a pas le même effet sur le pouvoir d'achat.    

En 2015, la moitié des ménages ayant les revenus disponibles les plus faibles perçoit un peu plus d’un quart de l’ensemble des revenus disponibles (26,4 %). Les 20 % les plus aisés en perçoivent 41,7 %, soit 5,9 fois plus que les 20 % les plus modestes. Source Insee PDF: Distribution du revenu disponible des ménages.

On pourrait donc encore améliorer les statistiques. Cela permettrait à ceux et celles qui galèrent en dessous de la moyenne de ne pas voir leurs difficultés éludées par un chiffre global encore imparfait, et cela éviterait que tout le monde ait raison quand il dit le contraire de l'autre à propos du pouvoir d'achat...  qu'il donne ou qu'il ne donne pas.

Marie Viennot

Addendum, au 8 novembre 2018, voici la réponse de l'Insee, pour expliquer pourquoi il est compliqué pour eux de calculer un pouvoir d'achat par revenu des ménages. 

"1) Pour ventiler le revenu des ménages par déciles, on est amené à utiliser des données d'enquêtes auprès des ménages qui permettent d'analyser la distribution des revenus. En théorie cela permettrait de calculer une évolution du revenu (et donc du pouvoir d'achat) par déciles entre une année N et une année N 1 en ventilant le revenu total de l'année N (resp. N 1) en fonction de la distribution du revenu observée dans les enquêtes relatives à l'année N (resp. N 1). Le problème est que ces enquêtes ne sont pas exhaustives mais effectuées par sondage auprès de quelques milliers ou dizaines de milliers de ménages et du coup affecté d'un aléa ("marge d'erreur"), et cet aléa fait que l'incertitude sur les évolutions ainsi calculées par décile est du même ordre de grandeur que les évolutions du revenu lui-même. On ne sait donc pas identifier dans le résultat ce qui est une vraie information et du bruit statistique. L'Insee continue à explorer cette piste mais cela ne débouchera pas à court/moyen terme sur des résultats publiables.

2) Quand bien même la piste ci-dessus déboucherait à terme sur quelque chose de publiable, les enquêtes utilisées pour apprécier la distribution du revenu sont disponibles plutôt deux ans après l'année à laquelle on s'intéresse. On ne serait donc de toute façon pas en mesure de publier des résultats sur l'évolution du pouvoir d'achat par déciles au cours de la dernière année (a fortiori du dernier trimestre)."

Ci dessous la chanson du pouvoir d'achat! 

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