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Les différents facteurs qui impactent l'investissement des entreprises, selon le Modèle Mésange.

Quand Mésange prédit l'avenir de nos finances

3 min
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Comment l’État peut-il savoir que l'an prochain le PIB augmentera d'1,7%, la consommation d'1,9%, et que la baisse des cotisations sociales aura un impact positif sur l'emploi ? Il demande à Mesange, mais parfois Mesange peut se tromper car la macro-économie est en crise. Mais oui !

Les différents facteurs qui impactent l'investissement des entreprises, selon le Modèle Mésange.
Les différents facteurs qui impactent l'investissement des entreprises, selon le Modèle Mésange. Crédits : Direction Générale du Trésor

Le projet de budget de l'Etat pour 2019 est sorti cette semaine alors parlons un peu de Mésange.  

Mésange est devenu indispensable à la présentation du budget. 

NB: Ceci est une version très "augmentée" de la bulle parlée. J'y évoque notamment les études sur le CICE et il y a des liens vers des chroniques évoquant le "ruissellement" et les "mystères" de l'inflation. 

Mésange veut dire : Modèle Econométrique de Simulation et d'ANalyse Générale de l'Economie. 

On devrait dire Mesage mais Mesange, c'est plus bucolique, ont dû se dire les concepteurs de ce modèle en 2002, c'est à dire l'Insee et la direction du Trésor.  

Mésange très concrètement ce sont 1 800 équations. Cela permet aux fonctionnaires du Trésor de prévoir par exemple, comment évoluera le produit intérieur brut si le baril de pétrole augmente de 10 dollars l'année qui vient, ou si le coût du travail baisse de 1%. 

Mésange est le nom du modèle français, mais des modèles de ce type, le FMI, les banques centrales, l'OCDE, l'OFCE, tout ceux qui font des prévisions en ont. Oui, c'est complexe, et les équations ci-dessous vous donneront le tournis, sauf si vous êtes économiste et féru.e de mathématiques. Mais ces modèles vous concernent, car en prédisant l'avenir, ils conditionnent les décisions politiques qui impactent votre présent.

Extrait d'un document de la DG Trésor sur Mésange.
Extrait d'un document de la DG Trésor sur Mésange. Crédits : Direction du Trésor

Mésange est une super calculatrice qui prédit l'avenir... et vos comportements. 

Il y a une cinquantaine d'équations comportementales dans le modèle français.  Que ferez vous de votre argent si vos impôts baissent de tant ? Mesange peut repondre à cette question. Travaillerez vous plus si votre salaire augmente ? Oui répond Mesange. 

Les entreprises aussi sont dans Mésange. Or le choix du gouvernement depuis deux ans (et même avant), c'est d'alléger la fiscalité du capital, l’impôt sur les sociétés, l’impôt sur la fortune, pour favoriser l'investissement et à terme créer des emplois. On revient à cette idée de ruissellement.  Une idée battue en brèche par toutes les études qui ont tenté de la démontrer, comme le relate cette ancienne chronique (toujours d'actualité). 

A LIRE/ ECOUTER: Favoriser les riches, est-ce bon pour les pauvres ? 

Mésange et ruissellement

Baisser les impôts sur le capital, Mésange dit que ça peut augmenter l'investissement à Long Terme et donne un multiplicateur de 0.44. Si le coût du capital baisse d'1%, l'investissement doit augmenter de 0,44. A l'inverse, si le coût du capital augmente d'1%, l'investissement pourrait baisser de 0.44%. Mais d'où sort ce chiffre ? Ce 0,44 ?  

Corrélation entre le cout du capital et l'investissement
Corrélation entre le cout du capital et l'investissement Crédits : Direction Général du Trésor

0.44, ce n'est pas un chiffre au doigt mouillé, mais il y a une part d'à priori dans ce chiffre. "L'a-priori" du modèle mésange, est dit néo-keynésien sur le court terme, et classique sur le long terme, autrement dit cela mélange plusieurs théories économiques. Le problème est que les faits démentent les modèles. 

Quand des économistes épluchent les comptes des entreprises, comparent leurs investissements avant et après des baisses d’impôt, ils ne trouvent aucun effet. Pas de corrélation entre investissement et baisse du coût du capital depuis 30 ans constate dans un article récent Thomas Grjebine, économiste au CEPII et François Geerolf, professeur à l'université de Californie.  

Diantre! Nous aurait-on menti ? Ce n'est pas si simple. Les études empiriques partent de la réalité, c'est leur avantage, mais elles ont du mal à mesurer un impact sur le long terme. Les modèles eux, s'appliquent sur le long terme, mais ils partent d'hypothèses invérifiables. 

Est-ce un débat d'économiste ? OUI. Vous concerne-t-il ? OUI.  

Quand le budget de la Nation consacre plusieurs dizaines de milliards d'euros à réduire la fiscalité et les taxes qui pèsent sur les entreprises, et que pour justifier cette politique, les gouvernants affirment qu'il y aura un effet à terme sur l'investissement et l'emploi, s'intéresser à la validité de cette affirmation et les modèles sur lesquelles elle repose est une nécessité démocratique. 

Le débat sur les effets du CICE, Crédit Impot Compétitivé Emploi l'a illustré brillamment. Dès sa mise en œuvre en 2013, les députés ont demandé que le dispositif soit évalué. Une première évaluation a été faite sur les entreprises bénéficiaires fin 2013. En 2016, un rapport a été rendu par France Stratégie. Trois équipes de chercheurs et chercheuses ont été mobilisées pour évaluer le CICE. Une seule a conclu à la création/sauvegarde de 45.000 à 100.000 emplois, et c'est cette étude qui a été mise en avant. 

A LIRE/ ECOUTER : Où sont passés les 27 milliards du CICE ? 

Aujourd'hui encore, les effets du CICE sur la création d'emploi posent question. France Stratégie doit d'ailleurs rendre prochainement un nouveau rapport sur le sujet. Les parlementaires aussi ont décidé d'accroitre leurs moyens d'évaluation, pour ne pas dépendre totalement de la communication gouvernementale sur les effets des politiques menées. 

Rendre plus accessibles et appropriables les évaluations de lois et de politiques publiques aux citoyens, aux scientifiques et aux médias, c’est donner à chacun des éléments de réflexion et de preuve pour se forger un avis et faire entendre sa voix dans le débat public. Rapport d'information sur l’évaluation des dispositifs d’évaluation des politiques publiques

Or qui dit évaluation dit méthode d'évaluation, dit questionnement des modèles. 

La Grèce : victime d'un mauvais modèle

Un mauvais modèle, une mauvaise prédiction cela peut être catastrophique.  Les Grecs en savent quelque chose, victimes qu'ils furent d'un mauvais multiplicateur utilisé par le modèle du FMI. 

Pour calculer les effets de l'augmentation vertigineuse des impôts en Grèce, le FMI estima qu'une hausse de 1% du PIB des prélèvements obligatoires entraînerait une baisse du PIB de 0.5%. Le multiplicateur c'était donc 0.5. Sauf que la réalité fut différente, et la baisse du PIB trois fois supérieure, entraînant faillite, chômage, désespoir.  La mauvaise évaluation a conduit à une politique qui n'aurait pas été préconisée si ses effets avaient mieux été anticipés. 

Chose exceptionnelle, pour la Grèce, le FMI a quasiment reconnu son erreur... de multiplicateur.  

Les temps sombres de la macro-économie

Avis à la population, la macro-économie est en crise, et avec eux les modèles construits sur des raisonnements passés, et de plus en plus dépassés. Certes, cela ne se saute pas aux yeux, et ça ne soulève pas les foules, mais cela se dit de plus en plus depuis la crise financière.  Paul Krugman, prix Nobel d'économie évoque la période actuelle en parlent de "temps sombre de la macro-économie". 

La Réserve Fédérale américaine elle même reconnait naviguer à vue, alors que ses choix ont un impact sur toutes les économies du monde. 

"Guider la politique monétaire aujourd'hui, c'est comme naviguer en fonction des étoiles", le président de la Fed, Jérôme Powell en août dernier à Jackson Hole.  

Avant lui, Janet Yellen, avait reconnu que la persistance d’une faible inflation était « plutôt un mystère ». Un mystère sur lequel travaillent de très nombreux économistes, notamment Michel Aglietta

A LIRE/ A ECOUTER: Si on vous dit que la reprise est là...

Avis à la population mondiale, on cherche une ou des nouvelles boussoles. 

En attendant, faire évoluer les modèles ex ante (qui prédisent d'avance ce qui va se passer) quand ils ne correspondent pas à la réalité constatée par les études ex-post (menées après), c'est du bon sens, et il y a des progrès. Les équations de Mésange ont été revues il y a deux ans, pour tenir compte dit la Direction du Trésor, des études empiriques.  

Mieux encore, la société civile s'intéresse dorénavant à ces modèles prédictifs. Après de longs mois de travail, une association a réussi à faire céder l'Insee qui début septembre 2018 a accepté de publier les équations de Mésange et d'autres modèles. Ce n'est pas à la portée du premier ou de la première venue, mais c'est un progrès et la preuve que la macro-économie n'est pas qu'une affaire de spécialistes. 

Nous vous informons que l’Insee a décidé de donner une suite favorable à votre demande de publication en ligne concernant les modèles Mésange, Mélèze, Omphale et Destinie 2, dans les conditions formulées par la Cada dans son avis rendu sur ce dossier. Réponse de l'Insee à l'association Ouvre-boite en septembre 2018. 

Autre bonne nouvelle, les études empiriques (ex post) sont de plus en plus courantes et "faciles" à réaliser car les données sont plus accessibles aux chercheurs. 

Ce qui n'évolue pas beaucoup en revanche, c'est la façon dont les politiques manipulent ces modèles et présentent leurs résultats comme indiscutables, alors qu'il y a un vrai débat.

Marie Viennot 

L'équipe
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