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Reconnaissance faciale : quand les industriels poussent à son développement

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Alors que le gouvernement et les industriels veulent développer la reconnaissance faciale, les demandes de moratoire voire d'interdiction se multiplient.

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. Crédits : John M Lund Photography Inc - Getty

“Expérimenter la reconnaissance faciale est nécessaire pour que nos industriels progressent ».  Voilà ce qu’expliquait cet automne le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O, dans une interview au journal Le Monde. Il faut dire que l’innovation et le développement de marchés sont désormais — à côté de la sécurité et du maintien de l’ordre —  au coeur des arguments avancés par le gouvernement afin de pousser et encourager les développements de cette technologie. Dans le même temps, les demandes de moratoires, voire d’interdiction, se multiplient. Toutes soulignent les questions éthiques et sociales posées.  

Rappelons d’abord de quoi il s’agit : en résumé, c'est une technique pour reconnaître de façon automatisée une personne, à partir des caractéristiques de son visage. Même si en fait, l’expression "reconnaissance faciale" recouvre différents types de technologies et d’utilisations, avec plus ou moins de conséquences pour la vie privée. Dans certains cas, cela sert à vérifier l’identité de quelqu’un. En comparant son image avec celle qui est dans son passeport ou son téléphone par exemple. C’est ce qui est utilisé dans les aéroports : à Paris, à Roissy-Charles de Gaulle et Orly, une centaine des bornes de contrôle par reconnaissance faciale remplacent déjà la lecture des empreintes digitales. Et cette année une expérimentation va déployer cela à toutes les étapes jusqu'à l'embarquement.
C'est par ailleurs ce qu'utilisent certaines banques comme la Société générale, pour sécuriser l'accès aux comptes. Cela permet aussi de débloquer certains téléphones, comme les Iphone d'Apple via le Face ID. C’est enfin la technique du programme gouvernemental expérimental Alicem, qui permettrait d’accéder à son espace numérique personnalisé France Connect avec une photo.

Test de reconnaissance faciale pendant le carnaval de Nice (février 2019)
Test de reconnaissance faciale pendant le carnaval de Nice (février 2019) Crédits : E. OTTINO - Maxppp

Cela peut aussi permettre d'identifier une personne. En comparant cette fois son l’image avec les photos stockées dans une base de donnée. Par exemple un portique de sécurité pour contrôler l’accès à une entreprise. L’usage le plus poussé consisterait à utiliser des images de vidéosurveillance pour repérer quelqu’un dans une foule. C’est ce que Valérie Pécresse aimerait tester dans le métro parisien, “au moins pour les personnes condamnées pour terrorisme”. Utiliser de tels développements à l’occasion des Jeux Olympiques de 2024 à Paris est aussi souvent cité comme un objectif.
Aujourd’hui le cadre légal européen est très strict et permet pas ce type d’usages. Ajoutons que sans compter les enjeux en termes de surveillance et de vie privée, c’est aussi l’aspect qui pose le plus de problèmes de sécurité, de biais-  racistes par exemple et d'erreurs. C’est d’ailleurs pour cela que le secrétaire d’Etat a dit vouloir faire des expérimentations. Mais sans préciser comment. Depuis cette annonce en décembre, son cabinet se borne à renvoyer à une communication future.
De son côté, la Commission européenne envisage d'interdire pour cinq ans la reconnaissance faciale dans l'espace public, et devrait présenter un livre blanc sur le sujet.

Pour les industriels qui développent ces technologies, l’enjeu est au moins double. D'une part, s’insérer dans un nouveau marché et le développer. Au niveau mondial, certaines études estiment que le marché pourrait atteindre les sept milliards de dollars en 2024. Et aussi avoir accès à des bases de données les plus larges possibles. Car c’est cela qui permet d’entraîner les intelligences artificielles à mieux reconnaître les images. En France, parmi les principales entreprises sur ce terrain on peut citer Thalès et Idemia, issue de la fusion entre Morpho (ex groupe Safran) et Oberthur Technologies.

Ces développements doivent faire l’objet d’un débat “à la hauteur des enjeux” estime la Cnil qui a produit une note sur le sujet. Le gendarme de la vie privée rappelle que les usages commerciaux ne sont pas exempts de risques. Il se dit attentif d’une part aux effets de l’accoutumance à un usage permanent de ses données biométriques ;  et d’autre part au risque qu’il y aurait à constituer des base de données biométriques. A quoi pourraient-elles servir ? Que se passerait-il si elles étaient compromises ? Car  on peut changer un mot de passe volé, mais pas son visage !

Face au développement de la reconnaissance faciale, il y a clairement aujourd’hui deux manières de poser le débat. Ceux pour qui il y aurait, pour dire vite, des bons et des mauvais usages.  C'est plutôt l'approche du Secrétaire d'Etat au numérique Cédric O, comme on peut l'entendre ici sur France Info. Les industriels, eux, travaillent sur “l’acceptabilité de la technologie” par le grand public. Ils s’efforcent pour cela d’améliorer les technologies et sécurisation, d’éviter les biais. Mais aussi de promouvoir un encadrement conçu comme une manière de défendre un usage commercial “éthique”, par opposition à des usages étatiques comme en Chine, qui serait un repoussoir.

C’est aussi dans ce sens que va l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques quand, à propos des dispositifs de reconnaissance faciale, il écrit que “leur généralisation devient inéluctable”.  Et formule des recommandations pour “permettre le développement de ces technologies tout en garantissant le respect des droits fondamentaux des individus”. “Il ne faut pas avoir une vision exclusivement nihiliste de la reconnaissance faciale : il y a beaucoup d’usages qui, s’ils sont bordés juridiquement et techniquement, ne posent aucun problème et apportent de la simplification”. 

Face à cela, dans la société civile, de nombreux chercheurs, associations, politiques réclament une interdiction de cette technologie. Comme les 80 associations qui soulignent le risque pour les libertés fondamentales. Tous soulignent l’insuffisance des garanties démocratiques. Et le risque d’instaurer une surveillance à grande échelle. Et estime que son développement n'a rien d'inéluctable. Les différentes arguments sont détaillés dans ce riche article d’Internet actu.

Bien sûr, déverrouiller son téléphone ce n’est pas comme une vidéosurveillance généralisée, ce n’est pas pareil. Mais cela repose sur un même principe qui est l’utilisation des données biométriques de notre visage. Et c’est cela même qui fait débat. Beaucoup soulignent que les usages commerciaux, ou récréatifs créent une accoutumance. Nous nous habituons à voir ces données utilisées.
 

Tous ces usages viennent modifier nos conceptions individuelles et collectives, et présentent  la reconnaissance faciale dans toutes ces facettes, comme familière non menaçante et même nécessaire à la vie au 21è siècle

Voilà ce qu'écrivent dans une riche tribune le philosophe Evan Selinger et le professeur de droit Woodrow Hartz.
Autrement dit, expliquent-ils, ces usages diluent dans des comportements quotidiens, ce qui sont des choix politiques et idéologiques.
Face à cela, dans la société civile de nombreux chercheurs ou associations réclament eux une interdiction de cette technologie dans son ensemble. Ils soulignent l’insuffisance des garanties démocratiques. Et le risque d’instaurer une surveillance à grande échelle. Et que cela n'a rien d'inéluctable.   
Bien sûr déverrouiller son téléphone ce n’est pas surveiller toute une population ce n'est pas pareil. Mais pour beaucoup d'observateurs, via des usages commerciaux et récréatifs, comme payer avec son téléphone ou utiliser les filtres Instagram nous nous habituons à voir nos données utilisées, et à considérer la reconnaissance faciale comme familière, non menaçante et même nécessaire à la vie au XXIe siècle. Autrement dit, présenter des outils comme neutres et pratiques, masquerait que cette technologie vient modifier profondément nos conceptions de la vie privée et  des libertés.
Faut-il autoriser la reconnaissance faciale ? Peut-on garantir la protection des données biométriques? Nos libertés fondamentales sont-elles menacées ? C’est donc un débat à la hauteur de ces questions qu’il s’agit d’avoir aujourd’hui. 

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