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Adorno à la plage

5 min

Il existe une photographie incongrue du philosophe Adorno, sur un transat à la plage, jambes repliées, comme une poupée... Que nous dit-elle de celui qui incarne l’image sérieuse du héros de l'École de Francfort ?

Plage
Plage Crédits : Malte Mueller - Getty

Le compte twitter s’appelle Composers doing normal shit (des compositeurs faisant des trucs normaux).
On y voit Saint-Saëns en pyjama, Miles Davies au club de gym ou chez le dentiste, Morricone faisant un ping-pong, Pierre Boulez mélangeant une salade.
Et depuis peu, Adorno à la plage...

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Un philosophe en exil

Car on l’ignore peut-être mais Adorno a longtemps mené de front une carrière de philosophe et une carrière de compositeur.
Il a été l’élève de Berg, le défenseur de Schoenberg, l’auteur de quantité de pièces et d’un début d’opéra sur un thème tiré de Mark Twain. Sa présence est donc ici tout à fait légitime. C’est tout ce que cette photo a de légitime, d’ailleurs. Car l’image est sinon un peu gênante.
Adorno, en général, ce n’est pas quelqu’un qui se repose. C’est au contraire l’archétype de l’intellectuel infatigable.
Une anecdote au hasard : après après avoir passé plusieurs mois sur sa thèse, une thèse sur la psychologie Husserl, je crois, il s’est vu recalé, et est reparti écrire une seconde thèse en trois semaines ou un mois.
À peine a t-il le temps de caler de courtes dépressions pour surmenage ici ou là, qui l’obligent à se reposer.
Est-ce dans ce cadre que cette photo de lui à la plage a t-elle été prise ?
Peut-être. Il n’est pas complètement chauve encore, et je dirais qu’elle date de l’exil américain — qu’il est à Malibu, un peu après 1940.
Adorno en exil : la chose perd immédiatement sa drôlerie potentielle.
J’ai oublié de dire que ce compte twitter sur des compositeurs faisant des choses normales est humoristique. Comme le prouve le chef d’oeuvre du fil, un double portrait de Leonard Bernstein et de Carlos Kleiber rassemblés autour d’une boite du jeu Simon — une sorte de memory musical électronique.

Un maillot de bain une pièce 

En quoi la photo d’Adorno, si l’on met l’exil entre parenthèse, doit elle être drôle ?
Elle doit l’être sans doute car le philosophe est en maillot de bain. Mieux, en maillot de bain une pièce. Un truc improbable, à bretelles. Un maillot de bain de femme, en fait. Et Adorno, assis sur une balancelle qu’on imagine volontiers un peu grinçante, adopte aussi quelque chose de féminin dans sa posture, il a les jambes repliées sous lui et le buste torsadé comme la Vénus de Milo.
Il a l’air d’une petite chose adorable et l’image tranche avec l’image infiniment sérieuse du héros de L’école de Francfort. Celui que cette ville a justement immortalisé dans un étrange monument hommage, entre ready made et cénotaphe — solution anticipée, peut-être, à tous nos problèmes contemporain de statues : un simple bureau et une chaise posés dans un cube de verre au centre d’un labyrinthe.
L’esprit de l’auteur des Minima Moralia, de cet interprète passionné de la culture repose incontestablement ici — et pas là-bas, à la plage.

Que nous dit pourtant cette photo si incongrue ?
Le philosophe, déguisé en baigneur, ressemble à une poupée.
Et cela s’accorde avec ce que nous pouvons nous représenter de l’expérience de l’exil : à un moment Adorno fut cet homme chassé par l’histoire de son cube de verre — de la tour de verre de sa cité natale.

Une statue mutilée

Et devant ses jambes repliées et comme manquantes de statuette grecque, on pense à un autre exilé, au Freud londonien de la fin et au Pompéi portatif de son cabinet.
Cet Adorno à la plage est un portrait tragique et l’une des ruines les plus évocatrices de l'histoire européenne.
Cet homme n’est évidemment pas un vacancier ordinaire. C’est le témoin d’un drame sans précédent. La photographie de ce penseur si mélancolique est un instantané de l’histoire universelle tombée soudain en pleine disgrâce, en pleine dépression.

Si l’on forçait un peu l’interprétation il serait facile de reconnaître les tenues des déportés dans les bandes grises du tissus de la balancelle.
L’océan auquel Adorno fait face n’est rien par rapport à cet abîme textile entraperçu.

Adorno devient alors semblable à une statuette qui nous aurait été rendue par la mer, à moitié préservée par l’exil, comme ces statues grecques que leur immersion brutale a paradoxalement sauvées.
Mais le charme féminin de la posture doit justement nous alerter : la glorification du féminin, ainsi que l’écrit Adorno à cette époque, dans les Minima Moralia, est toujours une figure de la mutilation.
Ce qui se contorsionne ici au soleil et qui n’a plus de jambe pour s’enfuir c’est peut-être la raison elle-même.
Adorno, songeur, a la tête posé sur son épaule comme on figure parfois Athéna dialoguant avec sa chouette. Une chouette qui plutôt que la raison universelle serait devenue l’ange de l’histoire cher à Benjamin — l’ami qui n’a pas connu le réconfort ambigu de l’exil, et qui manquera désormais pour toujours à l’Allemagne reconstruite, comme à l’Europe réconciliée.

Sons diffusés :

  • Theodor Adorno interprète trois pièces courtes (intégrale), Presto - pour piano
  • Son du jeu Simon
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