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Une de Charlie Hebdo

La dernière Une de Charlie Hebdo, une mise en abyme

3 min

La dernière Une de Charlie Hebdo, "Tout ça pour ça", est une mise en abyme : trois vignettes, comme un strip de BD, où il manque la chute : l'attentat de 2015. Que montre cette Une ? Peut-être que Charlie n'a pas peur et continue d'exister.

Une de Charlie Hebdo
Une de Charlie Hebdo Crédits : AFP

La dernière grand Une de Charlie Hebdo, "Tout ça pour ça", je la connaissais avant de l’avoir vue. Elle était en couverture d’un de mes "Boule et Bill", servait d’argument à plusieurs texte de Borges et figurait sur toutes les boites de Vache qui rit.
Il s’agit bien sûr d’une mise en abyme.
C’est une Une qui reprend la Une du numéro qui reprenait les caricatures danoises de Mahomet — avec de part en part, comme dans un drôle de triptyque, la republication des pages internes du Charlie d’alors, remplies de petits Mahomet qui rappellent ces planches par lesquelles les auteurs de BD représentent les différentes émotions de leur personnages.
On peut parler d’une Une événement.

Il s’agirait dès lors d’une Une commémorative. Ce qui va bien avec son aspect bizarrement tautologique.
La tautologie : Une Une sur une Une. Un trou dans l’image.
Le procédé rappelle ces mosaïques que la presse magazine affectionne pour fêter ses numéros anniversaire : d’anciennes Unes rétrécies venant former une nouvelle Une.
Mais il n’y a ici que trois vignettes.
On serait ainsi plutôt du côté de la bande-dessinée, du strip — quelque chose de propre à l’essence de Charlie Hebdo, au titre inspiré par Charlie Brown, le héros désabusé des Peanuts. Un strip en trois cases auquel il manquerait la chute.

La chute, tout le monde la connait, peut reconstituer la case manquante : la chute, c’est l’attentat de 2015.
Tout ça pour ça : la tautologie comme synonyme de sidération. Le journal serait resté prisonnier du jour de l’attentat.
Mais cela n’est pas exactement ce que dit cette Une. Qui est de l’ordre de la mise en abîme, plutôt que de la tautologie.

Une image irregardable 

La perspective classique assigne une place au spectateur à l’extérieur de l’image. La mise en abîme le fait basculer à l’intérieur de celle-ci : il est happé par cette énigme visuelle.
Une mise en abîme c’est une image qui se regarde elle-même. Et qui défie ses propres conditions d’existence. La vache de la vache qui rit ne peut pas exister.
La mise en abîme n’est pas une véritable image, sa redondance dissimule une défaillance.

Cette Une qui défend le droit de publier des images est problématique, non pas tant dans son contenu, que dans sa forme : sommes nous bien devant une image, ou devant autre chose ?
On peut aussi reconnaître là ce qu’on appelle dans la presse un chemin de fer — un journal ouvert, mis à plat et transformé, le temps qu’on le fabrique, en bande dessinée.
De fait cela serait la réponse la meilleure de Charlie à ses détracteurs : ce que montrerait le journal, ce serait le journal lui-même, en tant qu’il continue à se faire ; ce que montreraient ses illustrations ce serait qu’on peut continuer à faire des illustrations. C’est la liberté de la presse au risque du ready made. Au risque en tout cas de la re-sacralisation de l’image.
Le message principal de Charlie Hebdo, ce serait qu’il existe encore. Ce que dit cette Une de Charlie, c’est que Charlie n’a pas peur : c’est le sens de la mise de scène. Charlie n’a pas peur, sans doute, mais ce sont les images qui tremblent. 

Le monde propre des images

Elle est là sans doute la solution de l’énigme visuelle de cette Une : ce n’est pas le courage d’une rédaction qu’elle exhibe, c’est le courage nu des images.
Des images comme des entités toujours confrontées au risque de l’iconoclasme.
Des images qui retiennent leur souffle et qui dans cet instant suspendu, qu’on appelle mise en abîme, rêvent peut-être d’un monde qui serait à elle. Où elle seraient vivantes et où nous serions menacés d’effacement. Un monde inversé où ce que nous appelons iconoclasme serait remplacé par le spectacle symétrique d’un massacre.

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