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L’histoire littéraire, une intrigue millénaire ?

L’histoire littéraire, une intrigue millénaire ?

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Qu’est-ce-que raconte la littérature ? C’est une question qui n’a rien d’évident. Aurélien Bellanger ne parle pas de ce qu’il y a dans les romans et les poèmes, des héros et des problématiques qu’on y trouve, mais de la possibilité d’un grand récit qui aurait infiltré toute l'histoire littéraire...

L’histoire littéraire, une intrigue millénaire ?
L’histoire littéraire, une intrigue millénaire ? Crédits : cintascotch - Getty

L’histoire littéraire, une intrigue millénaire ? Qu’est ce qu’une telle intrigue pourrait en tout cas raconter.  Il est en réalité très rare qu’un auteur de littérature tente de répondre à cette question. Tente d’y répondre sérieusement, en nous épargnant le kitsch de la nécessité ou le cliché de la liberté souveraine.
Qu’est-ce que raconte la littérature ? C’est une question à laquelle justement essayait de répondre Roberto Bolaño peu de temps avant sa mort, dans une conférence à Caracas. 

La vieille question de Cervantes 

Longtemps confidentielle, son œuvre venait enfin d’être reconnue, et Roberto Bolaño apparaissait enfin pour ce qu’il est désormais resté : le dernier grand romancier du XXe siècle.
Il venait  ainsi de publier Les détectives sauvage, une épopée littéraire qui est l’un des très rares livres qui puisse regarder en face et l’Odyssée d'Homère, et le Don Quichotte de Cervantès.
C’est justement dans cette conférence de Caracas que Bolaño évoque le plus directement la figure de Cervantes. 

Reprend-il l’intrigue littéraire là où celui-ci l’a laissée ? C’est mon hypothèse. Il se demande d’abord quelle est la nature de l’activité littéraire... Sa réponse est très belle : 

Savoir mettre la tête dans l’obscur, savoir sauter dans le vide, savoir que la littérature, fondamentalement, est un métier dangereux. Courir au bord du précipice : d’un côté l'abîme sans fond, et de l’autre, les visage que l’on aime, les visages souriants que l’on aime, et les livres et les amis et les repas.

La littérature serait donc une activité dangereuse, peut-être l’un des bords du monde. Le récit d’une interminable reconnaissance de ceux-ci. Qui pourraient se confondre avec le mal. Ou avec cette frontière nord du Mexique où disparaissent les jeunes femmes de 2666, le dernier roman de Bolaño.

Cette question du danger de la littérature ramène alors Bolaño à une vieille question traitée justement par Cervantès : celle de la primauté entre le métier des armes et celui de poète.

Je suppose, note très justement Bolaño, que dans le fond ce que l’on discute, c’est le degré de danger, ce qui est aussi parler de la vertu que renferme ces deux professions.

La littérature et la vertu

Ça m’a fait un petit choc, d’entendre ainsi parler de vertu. Ce n’est plus franchement un terme qu’on utilise, et encore moins quand on parle de littérature. C’est un terme que j’avais enfermé et laissé dépérir dans mes vieux livres d’Aristote. Ce n’est certainement pas un terme que je me serais attendu à voir resurgir à la fin du XXe siècle.
Le métier de poète en termes de vertu ne l'emporte pas sur le métier des armes, et c’est une déception : on apprend que la préférence de Cervantès va au métier des armes. Mais Bolaño nous explique pourquoi : c’est pour Cervantès, l’ancien militaire, une façon de choisir sa jeunesse. Et à son tour Bolaño se souvient qu’il a croisé dans sa jeunesse, en tant que révolutionnaire Sud-Américain, en tant que prisonnier de Pinochet, le monde des armes. 

Et lui aussi envisage à son tour son œuvre "comme une lettre d’amour ou d’adieu à sa propre génération", une génération sacrifiée : "toute l’Amérique latine est parsemée des ossements de ces jeunes gens oubliés."

Après la notion de vertu, Bolaño fait intervenir, plus anachronique encore,  la notion d’honneur : "comme les vétérans de Lépante de Cervantès et comme les vétérans des guerres fleuries d’Amérique latine, mon unique richesse est mon honneur."
Cela achève de donner à son discours une splendeur antique absolument inattendue, et sublime. Lui-même, l’ironiste, le moderne, n’en revient pas : "je le lis et je ne le crois pas."
Alors à défaut d’avoir réussi à découvrir quelle était la nature de l’intrigue qui structure l’histoire de la littérature — une mystérieuse affaire de vertu et d’honneur — je crois qu’on assiste là un rebondissement majeur de celle-ci.

Bibliographie

Entre parenthèses

Entre parenthèsesRoberto BolañoChristian Bourgois, 2011

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