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Est-ce que ça existe vraiment, la maturité ?

Est-ce que ça existe vraiment, la maturité ?

3 min

Quand deux amis se retrouvent pour discuter du sens de la vie, ils évoquent l'âge mûr, et se questionnent : quels événements peuvent encore arriver dans leurs vies ? Parler sereinement de la mort, est-ce là peut-être une définition de la maturité ?

Est-ce que ça existe vraiment, la maturité ?
Est-ce que ça existe vraiment, la maturité ? Crédits : CSA Images - Getty

J’ai revu un ami qui s’interrogeait sur le sens à donner à sa vie.
Non pas qu’il allait mal, mais au contraire, il allait très bien. Je le connais depuis qu’il a quarante ans, il en quinze de plus, et nous réfléchissions à voix haute au problème de la vieillesse. Mais pas du tout sous un angle tragique, simplement en se demandant quels événements il pouvait encore se produire, quand on a atteint ce point d’équilibre appelé la maturité.

Deux Grecs anciens qui parlent de la mort

Et nous parlions d'événements au sens le plus fort du terme, au sens antique du mot : nous ne parlions ni d’une trop universelle pandémie ni d’une trop particulière maladie.
Nous nous demandions, pour le dire autrement, ce qui lui restait à faire, maintenant qu’il avait atteint la parfaite connaissance de lui-même, le plateau, théoriquement débarrassée de toutes névroses, de l’âge mûr.

Nous étions au Café Beaubourg, pour respecter la distanciation sociale, et face à moi le Centre Pompidou, qui a plus ou moins mon âge, était à nouveau en travaux.
Je me souviens de l’époque où il y avait devant lui une machine qui décomptait les secondes qui nous séparaient de l’an 2000.
Et devant ces ruines nous étions comme deux Grecs anciens qui parlaient sereinement de la mort.
Parler sereinement de la mort, cela pourrait être une définition de la maturité ? Probablement. Je lui disais qu’avant d’avoir 40 ans, je n’y pensais pas trop, à la mort, c’était une étrangère. Et que maintenant que j’avais 40 ans, c’était comme une présence familière dont j’avais accepté l’idée. Comme ces amis qu’on a invités, qu’on a en fait plus trop envie de voir, mais qu’on n’annulera pas. Comme nous, peut-être, ce jour-là, au café Beaubourg.
Il était trop tard pour se déprendre l’un de l’autre : nous étions de vieux amis, c’était comme ça. Et puis on annonçait déjà le reconfinement, et ce n’était pas si désagréable, ce décor au milieu de nous : nous avions passé le milieu de notre vie et la salle commençait à se vider.

Du théâtre et de la métaphysique

Nous parlions justement des événements possibles, maintenant que nous étions sages, ou que nous simulions de l’être. Et j’ai dit soudain, d’une voix horriblement fausse, que pour ma part, les grands événements qui restaient seraient métaphysiques.
C’était horrible, car je le pensais vraiment, mais qu’en le disant, j’ai trouvé ça absolument ridicule, ridicule et mal dit. J’ai même ajouté, avec la voix fausse d’une caricature de jésuite, que je n’étais ainsi plus aussi certain qu’autrefois d’être matérialiste.
C’était tellement mal dit ! Si cela avait été mon ami qui s’était exprimé ainsi, je l’aurais regardé avec mépris : d’où déchirait-il là l’abrupte mélancolie grecque de notre conversation automnale avec cet affreux kitsch existentiel !
Hélas, c’est moi qui m’étais exprimé ainsi.
C’est plus fort que moi : je crois à la métaphysique. Et je m’en fiche de devenir sage, je veux vivre des aventures métaphysiques.
Habiter non pas le monde, complètement, mais croire et décroire à des systèmes plus grands et plus fragiles que lui.
Mon ami, qui a l’oreille absolue d’un psychanalyste, se taisait désormais, un peu consterné.
Lui avait lu le Kant de Qu’est ce que les Lumières ?, il était sorti de l’âge de la métaphysique.
Mais moi, et c’est un autre problème, j’y entrais à peine, comme j’y étais entré, à peine, quand nous nous étions rencontrés, il y a presque 20 ans.

Je vieillirai sans doute avec le regret de n’être jamais tout à fait entré en métaphysique : ce serait ça, le grand événement de ma vie.
La maturité, ce serait le refus de la métaphysique ?
Probablement. Mais quoi de plus métaphysique, pourtant, que deux vieux amis qui discutent, sur une place déserte, des rares événements de leur vie.

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