LE DIRECT
Pourquoi est-il parfois aussi triste de grandir ?

Pourquoi est-il parfois aussi triste de grandir ?

3 min

L’enfance, les dix premières années de la vie, paradisiaques et piranésiennes, sont-elles plus grandes que tout le reste ?

Pourquoi est-il parfois aussi triste de grandir ?
Pourquoi est-il parfois aussi triste de grandir ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Ma fille a bientôt onze ans et je ressens chez elle, depuis quelques mois, une tristesse nouvelle.
Elle passe encore des journées enfantines à jouer, mais j’observe, au moment du coucher, un passage brusque à la mélancolie.
Je me souviens alors d’une grande nuit de crise que j’avais connue à peu près à son âge, une nuit passée à pleurer devant les ruines de mon enfance, qui m’apparaissait immense, idyllique et irrattrapable. 

Il m’en est resté ce sentiment que l’enfance, les dix premières années de la vie, paradisiaques et piranésiennes, étaient plus grandes que tout le reste, que le reste de ma vie et du monde tenait dans le tiroir d’un meuble de la maison de poupée de l’enfance. Et c’est cela, je crois, qui explique les larmes de ma fille : une nostalgie absolue devant ce spectacle qui se referme, alors même qu’un monde s’ouvre illimité, devant elle. 

Depuis la rentrée de septembre elle passe ainsi tous ses mercredis seule au parc — seule, avec ses amis.
C’est la chose la plus importante de son univers, les chats, les caches-caches, les balles américaines qu’ils y organisent, et qui signalent, de loin en loin, son entrée prochaine dans les buissons de l’adolescence.
Et soudain je suis terrorisé pour elle par tous les obstacles qu’elle aura à traverser. C’est là, pourtant, que l’exercice de l’empathie paternelle est un peu arrêté : si je m’identifie sans mal au monde mixte de l’enfance, elle vivra une adolescence de fille, et non pas de garçon.

Les peurs, clairement, ne sont pas les mêmes.
J’ai grandi, entouré de trois soeurs, dans une sorte de sororité accidentelle.
J’arrive, un peu, à me représenter les choses. Le féminin, tel que je me le suis primitivement représenté, relevait d’un système de code presque oppressant, d’une grille pas éloignée tout à fait d’une prison — et tout se mêle un peu dans mon imaginaire reconstruit du féminin, les patrons de tricots du Modes & Travaux, les mots fléchés géant du Femme actuelle et les injonctions contradictoires d’une presse féminine qui vendait pêle-mêle de l’émancipation et des horoscopes, des conseils pour l’épilation du maillot et des grands-reportages sur Dian Fossey, la femme qui vivait seule au milieu des gorilles.
C’était pourtant à ces échelles grossières que mes soeurs s’étaient accrochées pour grandir, l’une apprenant la cuisine et l’autre plutôt le tricot.
C’était comme cela, peut-être, qu’elle s’étaient primitivement rassuré, qu’elles avaient rêvé du monde comme d’une sororité imaginaire — une sororité pleine d’évidents défauts et de clichés de genre, mais aussi remplie de toute une sorcellerie de gestes bienveillants. 

Alors j’ai repensé à ma fille, et je me suis dit que malgré tout, ces échelles de cordes avaient tenu, et que la sororité rêvée de mes soeurs était enfin, peut-être, devenue quelque chose de réel.
L’espace d’un instant j’ai entrevu, dans le chaos du monde qui vient, toutes sortes de nacelles susceptibles d’aider ma fille à grandir, de l’empêcher de tomber. Quelque chose de l’ordre, pour rester dans l’univers de Modes & Travaux, d’un macramé mental.

Je crois que la soririté a pris. Que les femmes ont réussi, depuis toutes ces années, même cachées, parfois, dans les prisons d’Ithaques de la presse féminine, à assembler quelque chose qui, s’il ne ressemblait au début qu’à des contre-mesures opposées en catastrophe à l’emprise gravitaire du patriarcat — la sagesse prudentielle des grand-mères et les récits plein d’avertissements des contes de fée — a finalement pris la forme d’un monde véritable, compact et sécurisant.
La sécurité inquiète de l’enfance, au moins sur ce point, est bien passée de l’autre côté — dans le monde des adultes. Et c’est l’exemple le plus marquant que je connaisse d’un récit de transmission qui aurait fonctionné.

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......