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La nouvelle forme du pouvoir ?

Le pouvoir a-t-il une forme ?

4 min

La forme du pouvoir, on la trouve par exemple dans celle du Léviathan de Hobbes : une sorte de roi monstrueux, fait de tous les corps assemblés de ses sujets, et qui domine un paysage, une épée à la main... Aujourd'hui, quelle serait-elle ? Prendrait-elle la forme... de la police ?

La nouvelle forme du pouvoir ?
La nouvelle forme du pouvoir ? Crédits : CSA Images - Getty

Je ne parle pas ici de sa forme constitutionnelle, ni de savoir si c’est une démocratie, une république, une monarchie ou une tyrannie. Je parle d’une entité plus mystérieuse — à la fois plus concrète et plus abstraite. 

La forme secrète du pouvoir

La forme du pouvoir, on la trouve par exemple dans cette contradiction, ou plutôt dans ce rébus célèbre, celui du frontispice du Léviathan de Hobbes : une sorte de roi monstrueux, fait de tous les corps assemblés de ses sujets, et qui domine un paysage, une épée à la main : on n’a pas encore ouvert le livre qu’on a déjà compris. Il y a cependant, pour l’observateur attentif, un flottement, entre l’image et sa légende : le Léviathan biblique n’a pas cette forme humaine.

Hobbes ne dit peut-être pas tout, de la forme de l’état.
Ou peut-être dit-il que cette forme, on ne peut pas la connaître, ni même la regarder en face.
L’état, éblouissant et glacial, la seule créature, peut-être, susceptible de terroriser Nietzsche, serait comme un corps noir : il est si froid qu’il ne rayonne plus, ou qu’il se fantasme comme étant invisible. 
Tout l’apparat du pouvoir, tous les ors républicains seraient un simple leurre, une contre-mesure.

Jamais le pouvoir n’a été aussi visible que ces jours-ci, alors qu’est débattu le projet de loi “sur la sécurité globale”, dont a très justement retenu un article, un article il est vrai un peu hallucinant : celui qui interdit de diffuser des images de la police à des fins malveillantes.
Cette pseudo-précision — ” à des fins malveillantes” —  suffisant à révéler l’hypocrisie du projet, étant entendu que la diffamation, sous toutes ses formes, est déjà interdite en France.
Est-il encore autorisé, cependant, de diffamer une loi ? Une loi qui nous empêche presque de regarder la police — dont l’esprit en tout cas est clairement à l’intimidation.
Le bon citoyen, c’est dorénavant celui qui baisse les yeux au passage de la police. 
On a longtemps rêvé de mettre des caméras partout, on a fantasmé l’état moderne comme une prison panoptique, mais on se sera finalement aperçu qu’il était plus facile de crever les yeux des citoyens — parfois, littéralement. 
Ayant échoué à éclairer partout, le pouvoir a finalement généralisé la notion de secret d’état.
La police française est littéralement en train de devenir une police secrète. 

Le terrier du Léviathan

Je prédis un vieux fantasme d’urbaniste : l’absorption définitive de l’Elysée par le ministère de l’Intérieur voisin.
L’Elysée et son parc, l’un des chef d’oeuvres de l’architecture Régence, et du desserrement politique qui a suivi la mort du Roi Soleil. Rien de moins jupitérien que cette jolie folie républicaine.
Le ministère de l’Intérieur : un losange haussmannien, kafkaïen, incompréhensible. Sa véritable entrée n’étant évidemment pas Place Beauvau, mais dans une façade lépreuse de la rue des Saussaies, où l'administration nous concède des papiers provisoires — car ces histoires d’attestation prouvent bien que le pouvoir nous fantasme tous en sans-papiers. Comme il fantasme les journalistes en factieux.
A l’Elysées les lumières, à l’Intérieur, l’intérieur clos comme une chambre noir, les secrets de l’état, et l’état comme secret.

La forme du pouvoir se cache à l'Intérieur au moins depuis le début, en 2002, de la geste sarkozienne — celle d’un ministre de l’Intérieur devenu président.
Mais, et l’affaire plus ancienne des écoutes de l’Elysée le disait peut-être déjà, l’inverse est tout aussi probable : le président se rêve toujours en ministre de l’Intérieur, et compte anormalement sur sa police.
La démocratie, en France, semble avoir repris à la royauté le mythe un peu piteux de la fuite à Varenne, une fuite par ce souterrain, souvent fantasmé, qui relierait le palais présidentiel au ministère de l’Intérieur : elle serait là, la forme du pouvoir en France, le terrier de notre Léviathan.

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