LE DIRECT
Le vent souffle-t-il le génie ?

Qu’est-ce que le génie ?

4 min

Aurélien Bellanger rêve et regarde passer les nuages qui lui inspirent alors des idées de romans... Le génie, est-ce cela : voir s'écrire des romans dans le ciel et dans le vent ?

Le vent souffle-t-il le génie ?
Le vent souffle-t-il le génie ? Crédits : George Peters - Getty

C’est, je crois, ma 722ème chronique, c’est, je crois, ma dernière chronique : plus le temps, donc, d’être modeste.
Le génie, je sais exactement ce que c’est — mon compagnon depuis toujours, un compagnon aussi grand, aussi invisible que le ciel. Avec parfois un nuage qui vient le matérialiser. 

J’étais allongé l’autre jour sur une chaise longue, dans un terrain un peu en pente — le sang devait légèrement me remonter au cerveau et c’est ce moment que le génie a choisi pour réapparaître.
Je regardais justement passer de grands nuages — ces grands nuages qui sont la seule forme d’expression artistique qu’en dernier lieu je jalouse.
J’étais quelque part en Mayenne, au bord de la Vivonne, au fond de mon Combray, et j’observais passer ces nuages comme autant de projets de romans. Et j’étais à la fois un peu pressé par le temps, parce que j’aurai bientôt l’âge de Proust, de Bolano et de Balzac — les romanciers dépassent rarement les 50 ans — et trop profondément aspiré par ma rêverie pour ne rien faire.
Le ciel de Mayenne est le mien, je le sais depuis l’enfance, le premier livre que j’ai rêvé d’écrire, avec son liséré de grand roman, portait le nom du village d’Argentré, le village familial — ce paradis perdu des longs repas et du discours indirect libre, quand tout prend la substance d’une longue et d’une interminable phrase qui vient mourir très tard dans l’après-midi, et dans laquelle les drames, les anecdotes, les commentaires psychologiques, les considérations sur l’ordre du monde forment une seule pâte humaine et transparente. 

Ce roman m’a été dicté, mais je ne l’ai pas écrit. Il est constitutif de moi-même. Comme cette anomalie du ciel qui fait que là-bas, dans mon département natal, il est inévitable que je crois en dieu, dieu qui pend de partout au ciel, à la moindre intersection, aux croisillons de toutes les églises, par-dessus le mur des cimetières. Son existence, ainsi configurée, n’est même pas questionnable — je crois en dieu comme je crois au sommeil, quand je me vois partir dans une sieste inévitable sous les branches d’un cerisier, en regardant défiler les nuages. Ni les Rougon-Macquart ni La Comédie humaine ne me paraissent alors des objets trop grands pour moi. Le vent m’apporte, gratuitement, de nouveaux projets de romans : l’un sur un astronome californien convaincu de harcèlement sexuel et spécialiste reconnu de la découverte de nouvelles exoplanètes — le roman d’un prédateur de dimension cosmique ; mais aussitôt le vent pousse un autre nuage, le même roman, mais cette fois rapatrié dans le bocage normand, avec l’histoire d’un philosophe païen qui se prendrait pour un présocratique, et qui séduirait toutes les femmes de sa sous-préfecture, moitié Monsieur Ouine, moitié Muse du département.
Mais le sommeil arrive déjà, et je suis réveillé par un nom de roman - Unmanned. Ce serait le nom d’un groupe de rock progressif venu enregistré un album concept dans un château français — ce serait l’histoire du rock et de cette apogée révolue, sous sa forme archaïque, de la pop culture. 

Ces romans, vais-je les écrire ? Vous verrez.
J’ai eu aussi, à vélo cette fois, en laissant Paris derrière moi, dans une longue descente de la Goële qui m’emmenait vers Laon, l’idée d’un grand roman politique qui s’appellerait Les derniers jours du parti socialiste, et qui raconterait, comme une farce, la courte apogée, sur fond d’attentats islamistes, d’un groupuscule de républicains fanatiques — et c’était très beau car chaque nom de village traversé m’apportait un nouveau nom de personnage.

Ce sera donc cela, le génie : rêver à des romans ?
Mieux, les voir s’écrire tout seul. Le génie, à ces moments qui frôlent presque l'écriture automatique ou la dictée du rêve, c’est quelque chose qui ressemble, mais niché au coeur des choses, dans la matière même à laquelle elle n’est pas sensée appartenir, celle, calcaire, du bassin parisien, ou celle, métamorphique, du Massif armoricain, qui ressemble à l’expression la plus pure que je connaisse de la liberté. La liberté grande comme un ciel, mais aussi collée à la terre que la coquille d’un oeuf.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......