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Quelle est l’odeur du buis ?

Quelle est l’odeur du buis ?

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Comment définir une odeur ? Existe-t-il une liaison mystérieuse entre la grammaire du langage et celle de la vision ? L'odeur serait-elle... un monde entier ?

Quelle est l’odeur du buis ?
Quelle est l’odeur du buis ? Crédits : Hiroshi Higuchi - Getty

C’est l’une de mes odeurs préférées. Celle du buis, avec ses petites feuilles rondes qu’on peut retourner. Le buis qui peut prendre toutes les formes dans les allées des châteaux mais qui pousse à l’état naturel, aussi, là où la terre est très sèche, par exemple sur les lapiaz tranchants qui châpeautent les massifs karstiques. 

J’en connais un, justement, où je suis encore allé me promener l’autre jour. Et l’odeur m’attendait, intacte et indéfinissable. Car comment définir une odeur ? Les philosophes admettent en général, sans tomber tout à fait d’accord, que le contenu d’une perception visuelle peut-être un énoncé.

La grammaire du sensible

Ce qu’on voit, on peut toujours le décrire. Et qu’ainsi il existe une liaison mystérieuse entre la grammaire du langage et celle de la vision. Au point que des philosophes ont pu affirmer que ce que nous voyons, c’est quasiment des phrases.
Je ne vois pas cette tasse de café, j’énonce qu’il y a une tasse de café. Cela ne veut pas dire que la tasse de café me parle — quoique cela soit, en dernier lieu, ce à quoi se résume la fabuleuse théorie benjaminienne de l’aura. Cela veut dire plutôt que le contenu de ma sensation trouve son expression la plus nette, voire son achèvement dans cet énoncé.
L’énoncé jouant presque le rôle de la bague qui permettait d’opérer la mise au point sur les anciens appareils photos : on peut voir, sans lui, mais c’est avec lui que la perception devient pleinement consciente. 

L'idée, c'est qu'à défaut de voir des phrases, il est impossible de voir tout à fait en dehors du langage, idée magnifiquement retournée d’ailleurs par Wittgenstein, qui fait du langage lui-même, des phrases du langage, un autre type d’image.
Et on se serait presque tenté, en forçant un peu l’interprétation, de considérer le langage comme un sens comme les autres. Auquel cas la question ne serait-elle plus celle, classique, de la transformation de la sensation brute en énoncés grammaticaux, mais celle de la synesthésie — du chevauchement de nos sensations.
Synesthésie qui serait beaucoup moins rare qu’il n’y paraît, parce que toute sensation visuelle ou auditive serait également accompagnée d’une sensation langagière.
Théorie séduisante, mais qui butte, je crois, sur l’assourdissant silence des sensations olfactives. Car une fois que j’ai dit que ça sentait le buis, que dire d’autre ? 

Un peu au delà du langage : le monde 

En faisant un effort, allez, j’arriverais à y percevoir une note d’eau de javel.
Mais de la grammaire des odeurs, de la façon dont elles se structurent entre elles, j’ignore absolument tout.
Je sais que ma tasse est blanche, qu’elle est au dessus de mon bureau, qu’elle brille à l’extérieur et qu’elle est opaque au dedans. Je peux inférer qu’elle est chaude, douce, fragile. De l’odeur du café, que je sens également, je ne saurais rien dire. 

Je reconnaitrais peut-être l'odeur d'un café, peut-être, mais pas un buis. Spontanément l’odeur ne dit rien d’autre qu’elle-même. Et même si je savais discerner à l’odeur différentes variétés de buis, chacune resterait, en elle-même, non décomposable.
Je ne saurais pas produire d'énoncé complexe à partir de cette sensation. L’odeur du buis est muette. À moins que la solution de mon problème ne soit plus poétique que je ne le croyais : odeur du temps, brin de bruyère, comme écrivait Apollinaire. 

L’odeur du buis serait quelque chose de temporel ? 
Le côté enveloppant des odeurs serait, oui, lié à la mémoire d’une scène oubliée, et revécu soudain, à la manière d’un simulacre baudelairien. L’odeur non pas comme chose ou comme phrase, mais comme un monde entier. Qui gênerait celui-ci, s’il n’était pas repoussé, à l’instant même de son apparition, dans le néant du temps passé. Néant intangible et inoubliable. Obsédant, oui, comme une odeur.
Voilà ce que sentait mon buis : l’enfance, la mort et l’éternité.

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