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Que reste-t-il du temps ?

Que reste-t-il du temps ?

3 min

Marielle de Sarnez est décédée, et cette mort entraîne Aurélien Bellanger dans une réflexion mêlant politique et temps, des années Giscard aux années Mitterrand. Ce qui reste du temps, est-ce l’espérance qu’il a porté ?

Que reste-t-il du temps ?
Que reste-t-il du temps ? Crédits : MirageC - Getty

L’humoriste Camille Chamoux avait baptisé l’un de ses spectacles : "Née sous Giscard".
C’était bien trouvé, et c’est mon destin aussi. 

Des années Giscard aux années Mitterrand

Est-ce que c’est de là que vient que la mort de Marielle de Sarnez, l’éminence grise de François Bayrou, venue des Jeunes giscardiens, m’a récemment ému ?
Bien plus en tout cas que celle de Giscard lui-même : sans doute car celui-ci n’était qu’un président, alors que les Jeunes giscardiens étaient l’incarnation d’une espérance. Et qu’une espérance, cela ne se périme jamais, même quand tous ceux qui l’ont portée sont morts.

Ce qui reste du temps, est-ce l’espérance qu’il a porté ?
C’est en tout paradoxalement dans cette espérance que survivent ceux qui ont cru à certaines de ses possibilités non écloses — et Marielle de Sarnez est caractéristique de cela, à la fois en tant que jeune giscardienne, dans un monde où le giscardisme, en tout cas jusqu’à l’élection de Macron, sera restée une utopie malheureuse, et en tant que femme de l’ombre derrière Bayrou, un présidentiable sans cesse déçu.
Marielle de Sarnez est morte mais elle vit presque comme l’héroïne d’une histoire alternative.
Une espérance déçue, c’est aussi un possible qui se libère. Qui se libère des désagréments de la réalité. 

Prenons le mandat d’après celui de Giscard, celui de Mitterrand.
Qu’en reste-t-il, après le virage de 1983, le fameux tournant de la rigueur — quand il fallut embrancher l’espoir sur le monde réel ?
D’une certain façon le second mandat de Giscard est plus beau que le second mandat de Mitterrand.
Il est caractéristique, d’ailleurs, que les présidents récents de la France aient renoncé à leur second mandat — ou qu’ils aient confié celui-ci à la seule histoire contrefactuelle, à l’histoire utopique ? 

Lampes halogènes et tours à CD

Le temps se déroule-t-il mieux en rêve que dans la réalité ? Les accidents de mon parcours littéraire m’ont conduit, car c’étaient les années de mes 20 ans, à me faire, dans un livre ou deux, le chantre des années Sarkozy. Non pas que j’ai spécialement exalté ce mandat, plutôt que je m’en souvenais avec la maniaque précision d’un rêve.
Le mot de Sarkozy restera un talisman qui me permettra, juste en le prononçant, de restaurer intacte une partie de ma jeunesse — et quoi qu’ont pu être ces années, par exemple le laboratoire gramscien de quantités de monstres nés dans leur clair-obscur, elle demeureront, pour moi, de l’ordre de l’utopie.

Comme 81, pour la génération de mes parents, demeure un rêve qui ne s’est pas refermé. 

La guillotine a remonté sa lame pour toujours : aucun alzheimer à venir ne pourra faire que ce temps n’ait pas, pour l’éternité, toute sa tête.
Et il m’arrive de plus en plus souvent de me balader dans les ruines de cette époque révolue.
Ce sont les années Lang et il en reste, dans les quartiers périphériques des villes, dans les villages épargnées par le nihilisme rohmérien, des petits atlandides aux colonnes en béton préfabriqué qu’on appelle indifféremment médiathèques aux agoras.
C’est aussi l’époque, elles ont été depuis longtemps déracinées, où poussent dans les intérieurs ces lampes halogènes qui éclairaient si bien les plafonds blancs de ma jeunesse.
Plus archaïque encore on trouve à côté d’elles des colonnes à CD — des sortes de totem remplis, en ces années cosmopolites et merveilleuses, d’albums de world music.

Le temps, c’est ce qui ne reste pas ?
On voudrait se souvenir d’un rythme oublié, d’une réforme progressiste, mais il est beaucoup trop tard, ces colonnes s’enfoncent dans la moquettes beiges. Des années Mitterrand, comme des années Giscard, il ne reste déjà presque plus rien, et déjà nos enfants nous demandent, mais la mémoire nous fait défaut, pourquoi nous avons voté pour Macron en 17.

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