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Pourquoi on déteste les gens qui méditent et pas ceux qui prient ?

Pourquoi on déteste les gens qui méditent et pas ceux qui prient ?

4 min

La méditation serait-elle une manière un peu fayote d’accepter le monde tel qu’il va ? Et la prière, un complot visant à le détruire en chacune de ses injustices ?

Pourquoi on déteste les gens qui méditent et pas ceux qui prient ?
Pourquoi on déteste les gens qui méditent et pas ceux qui prient ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Bon j’exagère sans doute, c’est un ressenti comme ça.
Disons qu’au pire, les gens qui prient, on les trouve gentiment archaïques — au point qu’il faudrait être bien mal intentionné pour leur prêter des intentions prosélytes. Alors que ceux qui méditent, c’est plus fort qu’eux, il faut qu’à un moment ils nous expliquent pourquoi on devrait méditer, aussi, tout de suite.

L'acceptabilité problématique de la méditation

Le plus grand et le plus obscur des réalisateurs de sa génération, David Lynch, aura ainsi condescendu une fois, et une seule, à nous expliquer les choses — sauf qu’il ne s’agissait pas de nous expliquer Mulholland Drive ou Twin Peaks, mais de nous inviter à nous mettre comme lui à la méditation transcendantale.
Là était l’unique manière, peut-être, de rentrer de plain-pied dans son oeuvre… Et l'événement ne s’est même pas passé à Cannes, mais à Lille… Et je crois me souvenir qu’il avait déclenché l’intervention de la Milivude, cette mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires, au doux nom d’antidépresseur. 

Au pays de la laïcité, on ne rigole jamais longtemps avec le spirituel, et l’enfant chéri des cinéphiles a bien failli tomber comme un vulgaire imam organisant des prières de rues illégales, comme un escroc chrétien cherchant à trop bien rentabiliser ses groupes de prières. 

En allant plus loin, on pourrait même dire que la méditation a conquis une acceptabilité sociale qui fait désormais défaut à la prière. On voit ainsi dans le métro des publicités pour l’application Petit Bambou ou pour les livres de méditation de Christophe André.
J’imagine que la régie publicitaire de la RATP ne laisserait pas passer des messages à connotation religieuse plus directe. 

C’est un peu le message implicite de la méditation : réussir là où même la religion a échoué.
La méditation, c’est la religion sans les ennuis et presque sans aucune servitude : l'élément spirituel n’en est pas tout à fait absent, mais il tient à peu près dans la colonne d’air que peuvent sculpter nos deux poumons.
Je l’avoue, j’ai moi-même utilisé la fonction Respirer de mon Apple Watch pour faire un peu le vide, et cela fonctionnait plutôt bien : au tout début, quand j’ai commencé mes activités radiophoniques, il me suffisait de 5 ou 6 respirations profondes pour avoir une idée de chronique.
Et j’aurais eu beau prier pendant des heures, je ne suis pas sûr que Dieu, même en rêve, m’aurait accordé une seule idée.

Le paradoxe de la prière 

Probablement car ce n’est pas l’objet de la prière.
Le soulagement, peut-être. La pleine conscience, certainement pas.
Je crois au contraire que c’est le chaos quand on prie. Le chaos façon salle des marchés : on échange notre liberté contre un peu de puissance divine, tout en sachant très bien que ça ne marche pas comme ça, et que d’ailleurs les enjeux nous échappent, et qu’on est trop nombreux sur le coup pour espérer rafler les dividendes. Comme le prouve le dernier domaine où la prière est publique et acceptée par tous : je veux parler de la prière du tireur de coup franc ou de penalty, qui fait un rapide signe de croix, avant de s’élancer.

Mon hypothèse serait qu’il ne peut exister de plan de pleine-conscience où l’assaillant et le défenseur pourraient être réconciliés.
Alors que la prière, absurde et abyssale, n’implique pas contradiction entre deux demandes inconciliables.
Il ne s’agit pas, dans la prière, de rendre la défaite tolérable au vaincu, ou la victoire moins égoïste au vainqueur. Il s’agit que tout le monde gagne, même si c’est impossible. 

Si la méditation est une manière, un peu fayote, d’accepter le monde tel qu’il va, la prière est un complot qui vise à le détruire en chacune de ses injustices : et cela a en général notre sympathie, comme l’ont toujours, en sport, les héroïques outsiders. 

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