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La chanteuse Vitaa en 2019

Vitaa ou le retour inattendu au premier degré

4 min

Quand Aurélien Bellanger érige Vitaa au même niveau que l’"Olympia" de Manet en terme de révolution artistique, et retrace la petite guerre culturelle invisible du second degré dans l'humour... c'est parti !

La chanteuse Vitaa en 2019
La chanteuse Vitaa en 2019 Crédits : Zakaria ABDELKAFI - AFP

Je voudrais exhumer une guerre culturelle que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, et que les plus de quarante ans ont largement ignorée, d’ailleurs — une guerre culturelle invisible, la bataille du second degré.

La guerre du second degré

Revenons 30 ans en arrière.
Important largement un type d’humour propre aux Late show américains, les Nuls règnent sur le rire hexagonal… Non, pas du tout. Je réécris l’histoire du point de vue du vainqueur.
C’est Pierre Palmade et Muriel Robin qui triomphent alors.
Les Nuls, c’est l’esprit Canal. Une enclave appelée à triompher, mais qui n’est encore qu’une niche, quelque chose qu’on peinerait à conceptualiser, mais qu’on appelle le cool — et que ses adversaires nommeront la dictature du cool

Les anciens fans de Nirvana s’en souviennent peut-être, quand il est soudain devenu cool de ne plus l’être vraiment.
Le cool, on le voit, est par essence dialectique. Et il fait, ces années-là, je pense à l’une des premières nouvelles de David Foster Wallace, une sorte de pamphlet, en forme de ready made, contre David Letterman, l’empereur des late show, l’objet d’attaques littéraires : le _cool _littéraire, dont Foster Wallace est le grand représentant, dans les années 90, condamne l’ironie, et lui préfère même, dans un autre texte célèbre, l'authenticité d’un groupe de parole chrétien des alcoolique anonymes.
Mais la télévision française n’en est pas encore là.
Ce qui triomphe, à la fin du siècle dernier, c’est encore le second degré. 

Qu’est-ce que le second degré fait à l’humour ? 

Il le transforme en quelque chose d’un peu byzantin.
Cela donne ce type d’humour si particulier à cette époque décadente, qui consiste à n’être pas spécialement drôle, mais de façon aussi volontaire que paresseuse. Plus c’est raté, meilleur ce sera. L’ironie sera devenue le moteur principal de l’humour. Prenons les successeurs des Nuls, les héritiers de l’esprit Canal, une demi génération plus tard : entre les jeux de mots un peu laborieux du premier Jamel, le Raymond Devos des postmodernes et les gags volontairement ratés des Robins des Bois, l’humour n’est plus qu’un signifiant vide. On rit du fait qu’on pourrait-être drôle, mais on n'aura pas la vulgarité de l’être vraiment.
La parodie triomphe, et on parodie jusqu’au concept de sketch, ce qui donne cet objet un peu tragique, le sketch sans chute, la comédie où tout tombe à plat. Je connais des gens qui tiennent ainsi La tour Montparnasse infernale, d’Eric et Ramzy, pour un film culte — alors que j’en ai, au mieux, des sueurs froides d’angoisse, à force de ne pas rire. Mais j’ai vu, il y a une dizaine d’année, le premier degré enfin réapparaitre. 
Alors qu’est-ce que c’est, justement, le premier degré ? 

Retour inattendu à la littéralité 

C’est Vitaa, la plus grande voix du R&B français. Genre longtemps un peu maudit. Mais que j’ai fini par découvrir, un jour où ma voisine organisait un karaoké.
Je n’avais jamais entendu ça : des chansons absolument littérales. Mais pas littérales comme ces parodies littérales de George Michael, qui tentent de rejoindre les images du kitchissime clip de _Last Christmas. _Bien plus littéral que ça. Affreusement authentique. Ainsi de l'ouverture de son génial duo avec Diams : Ouais, c'est qui là ? Mel, c'est Vi ouvre-moi Ça va Vi ? T'as l'air bizarre, qu'est-ce qu'il y a ? Non, ça va pas, non Et ça continue comme ça pendant toute la chanson, rien ne nous sera épargné du drame conjugal que traverse Vitaa.
Et ce soir-là, moi, l’ironiste, l’adolescent des années 90, j’en suis resté bouche-bée.
Terrassé par le génie de Vitaa. Qui me parlait depuis une dimension artistique que par snobisme, j’avais oublié depuis longtemps : de la réalité elle-même, sobre et implacable.
En terme de révolution artistique, je mets dorénavant Vitaa au même niveau que l’Olympia de Manet — sauf que ce sont ici les sentiments qui sont nus.

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