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Walter Benjamin s’est il réincarné en Wonder Woman ?

Walter Benjamin s’est-il réincarné en Wonder Woman ?

4 min

Quel rapport entre le dernier film DC Comics "Wonder Woman 1984" et le philosophe Walter Benjamin ? Rien ? Peut-être pas, pour Aurélien Bellnger, qui tisse des liens entre les deux, à travers la notion de messianisme...

Walter Benjamin s’est il réincarné en Wonder Woman ?
Walter Benjamin s’est il réincarné en Wonder Woman ?

J’adore commencer l’année sur une question idiote.
Tout est parti en fait du texto d’un ami, critique de cinéma : « Tu as vu Wonder Woman 1984 ? C’est nullissime, mais c’est capable de te plaire — pour le moins de t’intéresser. J’entends déjà la chronique : "Wonder Woman nous aide-t-elle à comprendre Adorno ?" ».
Défié, j’ai regardé le film, et je vais répondre ce matin à sa commande.
Adorno, peut-être pas, mais Walter Benjamin, le maître de celui-ci, presque sans aucun doute.

À travers les ruines du capitalisme avancé

Qu’est ce que c’est, Wonder Woman 1984 ?
C’est la réponse du sombre DC, avec ses héros torturés et encapés d’avant-guerre au rigolo Marvel.
Le film se situe d’ailleurs dans cette sorte d’avant-garde fantasmée du pop qui résume maintenant pour nous l’idée qu’on se fait des années 80. Mieux, le film commence dans un centre commercial — on se croirait soudain dans La course au jouet, avec Schwarzenegger. Ou dans Le livre des Passages, le chef d’oeuvre inachevé de Benjamin sur les ruines parisiennes du capitalisme : quoi de plus décadent, de significatif, de tragique et d’émouvant qu’un centre commercial de 1984, reconstitué aujourd’hui, comme une jungle de plastique, avec toute sa fluo innocence ?
On sait, aujourd’hui, que ce monde était condamné, mais qui le savait, en 1984, quelques années à peine avant que tout un peuple enfermé dans un cauchemar orwellian ait déferlé, une nuit de l’automne 1989, dans les centres commerciaux de Berlin-Ouest ?
Et c’est là qu’intervient mon second thème benjaminien, à travers l’image du Berlin de son enfance comme de celle d’un paradis perdu...

L'ange de l'histoire, encore

Sauf que le film se passe à Washington… mais son seul sujet, d’abord à travers ce centre commercial idéalisé puis à travers son intrigue générale, c’est le messianisme. Et le film arrive à cet exploit bizarre de réussir à mettre en scène un véritable messianisme de droite. Comme si l’espace d’un instant le rêve capitaliste des passages parisiens était enfin exaucé. Et tout tourne justement autour de l’idée de voeu exaucé, quand le méchant, génialissime, un télévangéliste du capitalisme qui ressemble plus au jeune Trump que le jeune Trump lui-même, absorbe le pouvoir d’un pierre susceptible d’exaucer le moindre voeu. On pourrait craindre alors une énième variation pénible sur Dorian Gray ou sur Midas, mais le film se révèle sur ce point beaucoup plus fascinant — car notre méchant ne se contente pas de vouloir des choses pour lui, il veut, en véritable capitaliste, en Ponzi rétribuant soudain tous les étages de sa pyramide, que toute l’humanité voit elle aussi ses voeux exaucés. En cela le film bascule vraiment, à partir du moment où le méchant accède à une connexion satellite mondialisée, dans le messianisme, sous sa version la plus génialement soixante-huitarde, la plus libérale-libertaire : tout est possible ensemble, une femme obtient la déportation des Irlandais d’Amérique, un serveuse devient instantanément célèbre, un émir fait sécession de l’Egypte, le président des Etats-Unis, comme un jihadistes afghan, obtiennent ex nihilo des missiles nucléaires...

Ce messianisme ressemble drôlement à une apocalypse, c’est toute la force philosophique du film.
Son objection adressée à Hegel et à tous les philosophes de l’histoire : comment les moments du temps peuvent-il à la fois être leur propre fin et demeurer des éléments d’une dialectique plus grande ?

Et surtout que deviennent Wonder Woman et Walter Benjamin ?
Ils fusionnent. Car cette combinaison d’une ancienne déesse que Gal Gadot gardait dans son placard, avec ses belles ailes dorées, elle ose enfin, après avoir héroïquement renoncé à son voeu d’un amour éternel, l’endosser : et la fin du film est littéralement consacrée à l’envol de cette figure benjaminienne éminente de l’ange de l’histoire : un ange chassé du paradis par le souffle de la catastrophe et qui ne peut qu’en vain survoler les ruines auxquelles il fait face — l’ange du messianisme toujours déçu mais à jamais inarrêtable.

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