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"The Truman Show" de Peter Weir

Vivons-nous dans une téléréalité ?

4 min

Si nous vivons en démocratie représentative, alors de la qualité de ce qui nous représente dépend la qualité de notre démocratie. Cela vaut, pour Aurélien Bellanger, autant pour l’art que pour le parlement. Sommes-nous bien représentés dans le système des arts ? Qu'en est-il des séries TV ?

"The Truman Show" de Peter Weir
"The Truman Show" de Peter Weir Crédits : Copyright Universal Pictures

Je me suis posé la question à propos d’un art que j’ai justement abandonné, ces dix dernières années, car je ne lui trouvais plus rien de représentatif : je n’y reconnaissais plus rien, comme dans un cauchemar maniériste. Je veux parler des séries télés...

Le devenir soap des séries 

Les séries télé — un art dont j’aurais connu les balbutiements primitifs, dans les années 90, celles de Beverly Hills et d’Alerte à Malibu, un art dont j’aurais connu le classicisme, dans les années 2000, et le déclin inévitable, dans les années 2010, quand tout cela s’est mis à ressembler de plus en plus à du soap : trop de saisons, trop de personnages, trop de rebondissements...
Tout cela s’était mis à ressembler au Feux de l’amour : la boucle était bouclée, et l’art des série résorbé dans ce grand kitsch primitif.

Les séries américaines, il y a 20 ans, témoignaient d’une belle prétention à l’exhaustivité. La mort, pour Six Feet Under, la famille pour Les sopranos, le mal pour The Wire.
L’impression que cela donnait, c’était que l’Amérique était au complet, que toute la famille était rassemblée, qu’il ne manquait aucun affect.
C’était l’âge d’or des séries.
Avec le recul, c’était peut-être même les séries de l’âge d’or.

Leur charme, c’était celui de la représentation. Le nom moderne, si l’on veut, de la catharsis aristotélicienne, la mise en scène purificatrice de nos passions.
Et c’est cela, justement, que je me disais en regardant distraitement, sur l’une des séries du moment, This is us ou Succession : si soigné, si dense, si subtil que cela pouvait être, c’était en même temps devenu un spectacle platement élitiste. Du soap pour CSP .

Il me manquait, pour le dire autrement, une représentation fidèle de cette Amérique que je ne connais pas, mais dont l’existence hante l’histoire contemporaine — cette Amérique qui vote Trump.
Et c’est là que j’ai compris.

Le coup d’état de la téléréalité 

Un coup d’état s’était produit, sans qu’on l’ait spécialement remarqué. Un coup d’état contre la démocratie représentative, celle si modérée, si distancée, si équilibrée des séries de l’âge d’or. Un coup d’état visant à abolir cette démocratie représentative pour mettre à la place une démocratie directe.
Celle de la téléréalité.
Plus d’acteur, mais des anonymes. Plus de représentants, mais des citoyens presque tirés au sort. Plus de catharsis distante mais la catharsis elle-même envisagée comme système politique : l’invasion de la scène par le peuple jusque-là représenté.

L'Amérique a en tout cas élu président, il y a quatre ans, un acteur de téléréalité. Car Trump, ce n’est même pas un homme d’affaire pour de vrai. Comme l’a cruellement révélé le New York Times en publiant ses feuilles d’impôts, et en découvrant que The apprentice, sa propre émission de téléréalité, était la seule bonne affaire qu’il avait conclue ces 20 dernières années : “en fin de compte Trump a gagné plus d’argent en jouant au businessman que comme businessman.”
La seule bonne affaire qu’il ait conclu avant son élection de 2016.
Son élection de 2016 et notre transformation en personnages de la téléréalité de sa présidence.

L’Amérique qui vote Trump n’en a pas grand chose à faire d’être si mal représenté par l’art officiel : elle a réussi à faire du réel lui-même son propre divertissement.
Le réel serait-il devenu un spectacle ? Sauf que la téléréalité n’est plus un type de spectacle. Elle est un genre de révolution.

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