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Comment sortir de l'impasse de la pensée sur le complotisme ?

Et si le stade ultime du complot c’était de croire à la social-démocratie ?

4 min

Comment sortir de l'impasse de la pensée sur le complotisme, se réduisant à un jeu de ping-pong entre une classe "dominante", lisant les sites de Fact-checking, et une classe "inférieure", lisant les sites dits de réinformation ? En analysant ce phénomène par le prisme de Marx ?

Comment sortir de l'impasse de la pensée sur le complotisme ?
Comment sortir de l'impasse de la pensée sur le complotisme ? Crédits : jayk7 - Getty

Je pense pour commencer qu’il faut distinguer deux phénomènes, quand on parle de complotisme...

La théorie du complot : un analphabétisme politique ?

Il y a la croyance en un certain ordre du monde, qui relève plus de la mythologie que du complotisme. Ou bien pour le dire autrement, le complotisme, enfant, vu de ma Mayenne natale, s’appelait tout simplement Paris.
On croyait qu’on était prisonnier et victime des décisions prises là-bas dans la matrice jacobine.
Le complot, ce serait cette idée supplémentaire que cet ordre des choses relève de la volonté secrète d’un groupe d’hommes — les jacobins du jacobinisme, si l’on veut.
Pour débunker ce complot, il suffirait alors de montrer que le couvent des Jacobins a été détruit depuis longtemps, et que l’ENA est à Strasbourg.
De montrer, autrement dit, que la théorie du complot se base sur quantité d'évidences fausses et de preuves incertaines. Resterait pourtant, irréfutable, cette croyance qu’on décide à Paris de choses qu’on ignore, ou sur lesquelle on a peu de prise.
C’est cela je crois que tente d’articuler le discours complotiste : le complot qu’il exhibe ne sert qu’à formuler quelque chose de plus fondamental. Une croyance en un ordre du monde qui serait fondamentalement injuste. 

La théorie du complot est elle-même un complot ? C’est en tout cas à cela qu’on la remarque, c’est cela qui nous amuse en elle : la théorie du complot relève de l’analphabétisme politique — ne pouvant dire vraiment les raisons de son malheur, on en invente, des spectaculaires et des fantaisistes. Mais ce qui s’articule aussi mal — ou plutôt si bien, quand on pense à la robustesse inégalable des théories du complot, à leur façon de tout intégrer, même les critiques qu’on leur adresse — ce qui s’articule là, c’est un sentiment de délaissement, d’impuissance politique, de désespoir, simplement.

Un peu de marxisme 

On voit ainsi qu’en présentant le complotisme comme relevant du simple folklore intellectuel, de la pensée magique, on en désactive la charge politique. Pour parler en termes marxistes, le problème ce n’est plus tant la fausse conscience du prolétariat — chose dont on a longtemps su théoriquement rendre compte — que sa stupéfiante bêtise à aussi mal identifier les causes de son malheur.
En cela le complotisme ne serait que le nouveau nom de ce qu’on appelait autrefois la superstructure, l’ensemble des idéologies fausses qui entérinent ou qui voilent en état de domination invisible.
Sauf qu’à l’appeler complotisme, on y ajoute cette composante morale que ceux qui croient au complot sont en dernier lieu des imbéciles — des imbéciles, plutôt que des dominés.

Pour sortir de ce paradoxe, ou plutôt de cette impasse de la pensée sur le complotisme, qui va se réduire à un jeu de ping-pong entre la classe dominante, celle qui lit les sites de type check News, et la classe inférieure, celle qui lit les sites dits de réinformation, il faudrait peut-être à son tour considérer la mythologie de la classe dominante comme relevant elle-même d’une sorte de pensée complotiste — les bourgeois, au sens de Marx, étant d’ailleurs tout autant aliénés que les prolétaires.
Et quel est le complot auquel souscrit la classe dominante ? Un ensemble de croyances envers le caractère indépassable, sain et et moralement juste de la sociale-démocratie. C’est la croyance à l’ascenseur social. C’est la croyance au mérite, aux vertus de l’école et au travail toujours récompensé. La croyance au ruissellement et aux premiers de cordée. A la politique de l’offre et à la redistribution raisonnable des richesses. Mais ce complotisme bienveillant révèle sa vraie nature en reconnaissant à demi-mots— glissant par là de la saine mythologie démocratique aux jeux d’ombre du complotisme — l’existence d’une conjuration opposée aux intérêts de la social-démocratie elle-même, et qui serait si large qu’elle serait menée par le peuple lui-même.

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