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Visage patate

Qu'est ce qu'une image ?

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Les images peuvent-elles apparaître sans qu’on les fabrique ?

Visage patate
Visage patate Crédits : Getty

De l'achéiropöiète et du paréidolique

Toute la réflexion sur les images, depuis un siècle, tend à supprimer, magiquement ou non, la présence de l’opérateur. Comment des images peuvent apparaître sans qu’on les fabrique : en dehors de tout processus de fabrication. C’est comme cela que la photographie a été reçue, en tout cas au plan théorique. Comme la négation du travail du peintre, comme une image sans travail. Les deux pôles de cette interprétation moderne de l’image étant représenté d’un part par André Bazin, le fondateur de Cahiers du Cinéma, avec sa théorie du Voile de Véronique, et de l’autre par Walter Benjamin, avec sa théorie de l’aura. Le cinéma garde pour le premier l’empreinte du réel presque magiquement, comme ce voile avec lequel la Sainte essuya, ou recueillit, le visage du Christ. L’image, pour Bazin, est essentiellement acheiropöiète.

Acheiropöiète : Qu’est ce que ça veut dire ?

C’est un vieux terme théologique qui désigne ces images apparues de façon miraculeuse, sans l’intervention directe de l’homme. Mais c’est bien l’idée de miracle qui est ici importante : l’image acheiropöète ne peut être réduite à un simple paréidolie  — le fait de voir un visage dans un jerrican ou dans le pare-chocs d’une voiture. Même si, je sais, le christ a l’habitude d’apparaître, aux Etats-Unis spécialement, sur des tartines de pain grillé, des tartines qui se revendent, sur internet, aussi cher que des reliques médiévales, ce qui tenderait à prouver que ces paréidolies sont acheiropöètes. Cependant, on trouve aussi, sur internet, des grille-pains conçus exprès pour imprimer le visage du christ sur des tartines — lesquelles tartines n’ont plus rien, dès lors, de miraculeuses. A moins de considérer tout processus de fabrication d’image comme proprement miraculeux. Et pour en revenir au cinéma, il y dans le calme, dans le silence aux roues caoutchoutées des caméras, quelque chose d’un peu miraculeux : un tournage ressemble toujours, par la quantité d’opérateurs mis en œuvre autour de la scène filmée, à une Annonciation. Sauf que ce miracle porte un nom précis, un nom industriel : ce miracle, c’est la division du travail. Et j’en viens naturellement à l’autre grande théorie de l’image, celle de Walter Benjamin. Qui déplore moins, comme on le dit trop souvent, la perte de l’aura, du à la reproduction technique, que la façon dont celle-ci s’y trouve encore, retravaillée, défigurée. Défigurée par la façon qu’a l’image industrielle de dissimuler le travail qui l’a composée — celui du chimiste, du modèle,  des opérateurs salariés du miracle. Mais c’est même le travail qui de se trouve tout entier défiguré par l’image, l’image devenue publicitaire, en ce que sa fonction sociale consiste à nier, presque, qu’il puisse encore exister quelque chose qui serait le travail : l’image rêve d’un monde miraculeux. D’un monde directement édénique : la mise au point, en dernier lieu, se fait toujours sur le paradis perdu. Et c’est en cela que Walter Benjamin, en dernier lieu, n’est pas un adversaire des images, n’est pas un antipub : car cet état de grâce simulé et trompeur demeure, à sa façon, un aperçu de ce que serait une société sans classe. Une société dont les images seraient libres : c’est à dire des images derrières lesquelles on n’aurait plus à cacher, comme un secret honteux, qu’elles ont été fabriquées. N’avons nous pas nous-même, selon la bible, été faits à l’image de Dieu ? Tout image doit subir, pour être pleinement comprise, le passage dans le bain révélateur du paradis terrestre. 

Le monde dans un carré Hermès.

Il existe dans l’image le fantasme d’une société sans classe. Et prenons l’objet, l’objet fait intégralement image, qu’on associe le plus à un attribut de classe : je veux parler du carré Hermès. Carré Hermès dont je rêve de posséder un modèle d’il y a un an ou deux, qui présentait comme motif une sorte de nuageuse construction architecturale à la Escher. 

Il existe, dans le sud de l’Indes, un temple gravé dans la roche, et fait d’une seule pierre — mais l’une de ses colonnes, considérée comme miraculeuse, ne toucherait pas le sol : on peut faire glisser sous elle un morceau de soie : c’est ce que je ferais, avec mon carré Hermès. Et voilà à quoi servent les images : à supporter magiquement le poids de notre monde.

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