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Les philosophes savent-ils compter ?

Les philosophes savent-ils compter ?

3 min

Comment la comptabilité peut-elle devenir une expérience de pensée ?

Les philosophes savent-ils compter ?
Les philosophes savent-ils compter ? Crédits : CSA Images - Getty

Un grand philosophe contemporain d’obédience pascalienne m’a raconté un jour qu’il avait pris l’habitude, pour s’endormir, de calculer des taux d'intérêt composés : soit un euros déposé sur un compte avec un rendement de 5 %, à quel moment ma somme double, triple, etc. 

La comptabilité comme expérience de pensée 

Cela avait tourné à l’obsession, et presque à la folie. Il avait même dû entamer une psychanalyse pour guérir de son obsession mathématique. De fait, je crois que je suis moi aussi une personnalité à risque : il m’est arrivé, pour m’endormir, d’essayer de me souvenir de plus de cent personnages de La recherche du temps perdu, et je revois, arrivé autour de 90, l’inexplicable masse noire qui s’est soudain mise à fondre sur moi — littéralement. La masse noire de la folie mathématique. La peur de l’infini, peut-être.

Cent, pour un cerveau non préparé, c’est déjà gigantesque. Demandez aux enfants ! J’évite en tout cas, depuis, de penser trop souvent à Proust. Mais j’ai découvert récemment que je m’étais mis à recompter dans mon demi-sommeil… Enfin pas vraiment à compter. Plutôt à visualiser des situations comptables idéales. 

En fait, je sortais d’un week-end entre amis, et l’un de nous avait téléchargé une application pour résoudre l’épisode épineux des comptes. Vous savez, ces choses qui finissent par donner des engueulades à la Claude Sautet, entre celui qui n’a pas mangé de gigot et celui qui n’a pas bu de vin. L’amitié qui tourne soudain, presque mécaniquement, à l’enfer. Il se trouve que cette application nous a un peu sauvé la vie.
Attention, je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de sujets de disputes et que tout a été résolu. Néanmoins, la transformation instantanée de notre week-end en marché idéal m’a ravi. Je ne devais plus que 30 euros à une amie, tout était résolu dans un grand troc général. L’argent, comme problème, avait presque disparu entre nous.
Je me suis souvenu alors, c’est d’ailleurs l’un des grands sujets d’étude de mon philosophe pascalien, comment l’économie était apparue, en tant que science, au 18ème siècle, comme une sous-catégorie de l’éthique.

L’économie comme perfectionnement de la morale

Ou bien, pour le dire autrement, l’apparition de l’économie est contemporaine du moment où notre civilisation serait devenue si raffinée que les mots auraient soudain manqué pour bien cerner les différentes situations morales dans lesquels les homme se seraient retrouvés pris — et de l’économie morale on serait passé à l’économie mathématique.

Elle est là, peut-être, plus que dans la révolution industrielle, plus que dans l’apparition du capitalisme, la vraie bascule civilisationnelle. 

J’en étais là de mes réflexions quand un chien a aboyé dans ma cage d’escalier : nouvelle situation économique idéale, nouvelle expérience de pensée. Quelqu’un avait-il pensé à louer son chien, pendant le confinement, quand se balader dans la rue a soudain acquis une valeur marchande potentielle ? 

On connaît l’adage : si c’est gratuit, c’est que c’est nous le produit. La rationalité économique a ceci de diabolique qu’une fois enclenchée, elle n’est plus capable d'imaginer qu’on lui échappe. L’aboiement du chien faisait bien, dans l’escalier, un bruit de pièce d’or. 

Et tout le paradoxe est là : pensée initialement pour compléter la morale, pour sauver nos week-end entre amis, l’économie aurait fini par se retourner contre la morale — par lui dénier tout caractère explicatif. Tout ne serait plus que calcul égoïste. 

Et parce qu’ils n’aimeraient pas compter, les philosophes moraux auraient perdu la partie ? A moins de relire, rétrospectivement, les moralistes comme des économistes seulement un peu pudiques sur la question des chiffres. Les maximes de la Rochefoucault, ne sont ainsi qu’un gigantesque traité de calcul des intérêts : on dirait le récit détaillé de mon dernier week-end entre amis sur une application de comptabilité.

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