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Brosse à dents

Faut-il élever des enfants pour comprendre quelque chose à la géopolitique ?

3 min

Aurélien Bellanger à l'épreuve de la diplomatie. De la brosse à dents à l'Iran.

Brosse à dents
Brosse à dents Crédits : Getty

Des brosses à dents comme des missiles 

Il y a quelques jours mon fils a fait une crise terrible pour avoir la brosse à dent rose — la même que sa sœur.

J’avais pourtant bien fait les choses, en prenant un pack Pikachu trois couleurs au Carrefour Market, certain qu’il choisirait, comme moi, toujours le jaune, ou bien le rouge, au pire.

Je l’avais même impliqué dans la prise de décision, en l’emmenant au supermarché. Peut-être ne me suis-je pas assez méfié, alors, de son comportement de prédateur : ce qui tombait dans son champ de vision immédiat, il le prenait avec passion, que ce soit des Petits écoliers, des préparations chocolatées Gayelord Hauser ou des courgettes — il avait un peu confondu, mais il était cohérent avec sa première phrase articulée : "acheter concombre.”

Bref, sa soeur avait pris la brosse à dent rose et lui il hurlait en bavant sur le sol mouillé de la salle de bain. Honnêtement, il a deux ans et il n’y avait rien que je puisse faire.

Ca m’a rendu modeste et bienveillant envers les diplomates — ceux qui doivent par exemple dire à l’Iran que non, il est hors de question qu’il devienne une puissance atomique. Hors de question que Max ait ses premières caries.

Qu’est ce que je pouvais faire, moi aussi ? J’ai négocié, bien sûr.

Les termes de l’accord  

Je suis retourné au Carrefour, le lendemain, et j’ai racheté un nouveau pack de brosses à dents Pikachu. Je lui ai donné la rose, et la rose de ma fille, en espérant qu’il ne remarque rien, je l’ai distinguée avec un élastique, du côté de la ventouse.

On a fait à peu près pareil, à Vienne, en 2015 : allez-y, continuez à enrichir un peu votre uranium, mais ne dépassez pas les 3,67%, et on lève les sanctions économiques — reste la désagréable impression qu’on s’est fait un peu avoir, que cet accord, au fond, on aurait préféré ne pas le signer, comme j’aurais préféré ne pas retourner au Carrefour Market. 

La patience du diplomate

La vérité, c’est que personne n’avait envie d’une guerre, mais que l’Iran donnait un peu plus l’impression qu’il était prêt à se rouler par terre de rage — la politique étrangère iranienne est, historiquement, plutôt offensive. Qui se souvient, par exemple de l’assassinat de Chapour Bakhtiar, en 1991 ? 

On m'opposera que le golf persique est infesté de navires américains et que le Mossad a l’air, comme on l’a encore vu récemment, un peu chez lui à Téhéran, et que c’est le jeu. 

Un fin entrelacement de realpolitik et de négociations feutrées : reprenez un croissant, moi je reprends mon opposant en exil, tenez un peu de sucre, avec votre thé et un peu de Stuxnet à saupoudrer dans vos centrifugeuses. Les termes de l’accord définitif sont sur cette clé USB, il ne vous reste plus qu’à l’insérer dans votre ordinateur, comme vous avez inséré le Hezbollah dans nos négociations de paix. Bref, toutes les cartes sont sur la table, et on négocie.

Toutes les cartes sauf celle de la morale 

C’est justement ce que j’ai appris, quand mon fils a commencé à se rouler par terre : la crise, en géopolitique comme en petite enfance, exige de mettre le cadre moral entre parenthèse. On éduquera plus tard, là, il faut intervenir.

Ca marche si on a en face de soi un interlocuteur rationnel : je n’allais pas entamer une guerre mondiale pour une question de dentifrice. Mais je reste modeste : je ne suis pas un très bon diplomate. Au bord de mon lavabo, il y a désormais deux brosses à dents roses, alors que jusqu’à la preuve du contraire, il n’y a pour l’instant, au Moyen-Orient, qu’une seule puissance nucléaire.

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