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Quel est votre nom ?

Qu’est-ce qu’un nom propre ?

5 min

C'est un débat presque aussi vieux que la philosophie... : un nom propre, c'est quoi ? Un individu est-il réductible à un ensemble de descriptions définies ? L'histoire de la philosophie est pleine de personnages : le nom propre est-il une manière de la structurer ?

Quel est votre nom ?
Quel est votre nom ? Crédits : filo - Getty

On connaît la réponse canonique de Kripke : un nom propre, c’est un désignateur rigide... 

Le problème des noms propres

C’est ce qui différencie Neil Armstrong du premier homme à avoir marché sur la Lune. Neil Armstrong aurait pu attraper la grippe, et ne jamais décoller. Mais “le premier homme à avoir marché sur la Lune”, lui, avec des guillemet, des tirets, des italiques, tout ce qu’on veut — ce que le logicien Frege appelait une description définie —, lui, a nécessairement, le premier, marché sur la Lune. 

On sait aussi que la prouesse philosophique de Kripke aura été de retraduire ce débat, ce débat presque aussi vieux que la philosophie, dans le langage des mondes possibles. Un débat qui s’énonce ainsi : un individu est-il réductible à un ensemble de descriptions définies, ou bien possède-t-il, comme dans je ne sais plus quelle tradition mystique, un nom secret connu de dieu seul ?
C’est l’une des deux ou trois grandes questions de la métaphysique — bien plus profonde que celle de l’identité personnelle. Et le voyage que doit entreprendre celui qui voudra y répondre vaut largement celui de Neil Armstrong autour de la Lune. 

Je le sais car j'ai moi-même essayé, en amateur, en commençant une thèse de philosophie vite interrompue, de l’entreprendre : je suis resté sur place et n’ait rien écrit, seulement un peu lu, mais j’ai vu les plans de la fusée, et c’est l’une des plus belles choses que j’ai vues dans ma vie. Un étage entier est consacré par exemple à la philosophie médiévale, spécialement à Duns Scot, qui a soutenu le plus fermement qu’il existait des propriétés dites haeccetiques — du latin haec, ceci — qui faisaient qu’un individu était spécialement lui-même. Ce qui consistait à introduire dans le bestiaire philosophique des universaux qui devaient être aussi des particuliers.
Je crois qu’il existe, en Angleterre ou en Suisse, un métaphysicien du nom de Kevin Mulligan qui les appelle les “tropes” et qui en a fait la base de son ontologie.
Plus traditionnelle est sans doute la théorie de Russell, qui tient, avec presque tous les réalistes scientifiques qui l’ont suivi, les individus pour de simples faisceaux coalisés de propriétés.

L'histoire de la philosophie entre concepts et name dropping

Coalisés par l’espace, le temps ou le hasard.
On entend presque l’objection de Wittgenstein, qui juge cela insuffisant, sans réussir à produire de meilleur argument que de fermer son poing, avec une rage contenue.
On est surpris aussi de se souvenir du chemin périlleux qu’a emprunté Leibniz, pour sauver les individus sans rien sacrifier des universaux — Leibniz comme conciliateur né, qui voulut après tout également guérir l’Europe du schisme de la Réforme : certes, sans différence de propriétés, deux individus ne peuvent être qu’identiques — c’est ce qu’on appelle le principe d’identité des indiscernables.
Mais en même temps, le point de vue d’un monade sur le reste de l’univers, reste de l’univers qu’elle contient ou contemple, est absolument particulier…
Et il faudrait aussi évoquer Benjamin, Quine et Whitehead. Et la question du nom se retrouve rapatriée dans l’histoire de la philosophie : faut-il envisager celle-ci comme une succession de nom propre, ou comme un jeu de concepts impersonnels ? Le name dropping est-il une facilité, ou une façon d'approfondir celle-ci ? 

Le nom propre pour incarner des concepts ?

Précisément, de passer de la tentation monocorde du récit atomiste à l’ambition du récit romanesque. 

L’histoire de la philosophie, c’est un fait, est pleine de personnages : et c’est peut-être en cela qu’elle est une histoire.
Et celui qui a su le mieux considérer l’histoire de la philosophie comme une intrigue romanesque, c’est Borges.
Et plutôt que de lire comme un essayiste, un nouvelliste ou un poète, j’ai tendance à considérer son oeuvre comme un seul roman, l’un des meilleurs du XXème siècle, dont les personnages seraient exclusivement des philosophes. 

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