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A qui appartiennent les paysages ?

A qui appartiennent les paysages ?

4 min

Comment regarder un paysage ? Le paysage appartient-il à celui qui le regarde ? Y a-t-il une spiritualité du paysage ?

A qui appartiennent les paysages ?
A qui appartiennent les paysages ? Crédits : jia yu - Getty

J’ai vu apparaître un jour, entre Veules-les-Roses et Saint-Valery en Caux, six immenses éoliennes. J’en ai été désolé : c’était mon paysage préféré.
Mais il est vrai aussi que j’aimais depuis toujours, un peu plus loin sur la côte aval, les quatre dômes gris de la centrale nucléaire de Paluel.
Alors j’ai fini par accepter les éoliennes, par accepter que le tranchant de la falaise soit fissuré ainsi par ces éclairs statiques et clignotants. 
Je suis même impatient, car je connais les endroits, près de l’épave du Cérons, où on devrait les voir à marée basse, qu’on construise enfin un EPR en amont, sur le site de Penly.
Et je remercie la mer d’avoir fait tomber, il y deux ou trois cents ans, le village d’Epineville, pour dégager la vue.

Métamorphoses du paysage

Ai-je une conception inclusive des paysages ? Infiniment : c’est pour ça que je vous parle de l’endroit le plus plat que je connaisse. La quantité de choses qu’on arrive là-bas à mettre dans le paysage me fascine.
Les paysages appartiennent ainsi aux choses qu’on met dedans.
Le paysage n’est pas une entité éternelle, c’est quelque chose de productif.
A l’automne apparaissent ainsi des terrils de betteraves sucrières que la raffinerie de Fontaine-le-Dun brûlera tout l’hiver en fabriquant les nuages qui manquent au dessus de la centrale de Paluel, refroidis par l’eau de mer — mais on peut, en s’avançant sur des chemins risqués, compenser l’absence de ceux-ci en découvrant le fragment de land art que forme sa jetée invisible — mieux qu’invisible : visible de moi-seul.

Le paysage appartient à celui qui le regarde ? C’est l’hypothèse la plus certaine. Mais à peine formulée, j’entends, à travers l’épaisseur crayeuse du temps, les réclamations posthumes de quelques fossiles humains que ce paysage a conservés en lui : soldats écossais s’étant laissé descendre à la falaise avec des cordes trop courtes, opérateurs-radar de l’OTAN morts dans l’incendie de leur base souterraine dont il ne reste, providence trop tardive pour les soldats écossais tombés, qu’une porte trop haute, énigmatique, à mi-falaise.
Le paysage est un objet mystérieusement distribué et le partage est toujours en cours. Il faudrait imaginer une sorte d’arbitre. Et soudain le paysage est aspiré par une entité mystérieuse, satellitaire ou divine.

Spiritualité du paysage 

Il y aurait une approche théologique du paysage ?J’en ai eu l’intuition en montant, en Mayenne, au sommet d’une colline sur laquelle on avait construit une chapelle, et de laquelle des yeux exercés — j’avais pris mes jumelles avec moi — pouvaient deviner l’existence d’autre édifices religieux, comme la singulière basilique d’Evron, qu’on dirait sortie de Game of Thrones ou de Star Wars. Pris d’une sorte de poussée mystique, j’ai alors confondu mon excursion matinale avec un chemin de croix, et regardé toutes les églises des alentours comme des éponges vinaigrées : ni tout à fait désaltérantes, ni franchement hostiles. 

Je n’ai en tout cas pas été surpris, redescendu sur le parking, d’entendre le sifflement d’un drone, très loin au-dessus de ma tête, alors que celui qui le commandait, lieutenant de dieu sur un parking, n’était qu’à quelques mètres de moi.

Le paysage appartient à celui qui occupe la position la plus élevée ? Cela aurait le désavantage d’exclure les vaillants vététistes qui venaient de franchir le portillon anti-gibier pour attaquer le versant le plus à pic de la colline. Le paysage était aussi dans l’air comprimé de leurs suspensions. Et j’ai du mal à imaginer un dieu qui descende jusqu’à ces espaces huileux et étanches. Seul un elfe, tout au plus, arriverait à s’y plaire — au risque de rétrocéder le paysage de la chrétienté au paganisme antérieur. 
A moins que le paysage, ce serait la composante cachée des théories écologiques, soit son propre dieu, sa propre divinité tutélaire. Et que ce soit moins nous qui le regardions que lui qui nous anime.

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