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New-York avril 2021

Qu’est-ce que l’antifascisme ?

4 min

À première vue, et c’est ce qu'Aurélien Bellanger a longtemps cru, c’est un jeu de société qui se joue sur Twitter, de l’ordre du jeu de Go : fascistes et antifascistes se courent ainsi après. Comment désarmer la pensée qui consiste à renvoyer fascistes et antifascistes à leur violence commune ?

New-York avril 2021
New-York avril 2021 Crédits : David Dee Delgado / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

Des militants fascistes, non pas les pires, les explicitement racistes, se retrouveront ainsi encerclés par la tribu des antifas, experts en double discours et un dogwhistle — cette façon de siffler uniquement les rottweilers, sans que les labradors entendent.
Démontrer par exemple les blagues des Charles, communauté très active sur les réseaux, qui prétend utiliser l’humour et le patriotisme pour reconquérir les classes populaires, dissimulent un jeu pour le moins ambigu avec les affects nationalistes.
En retour, leurs adversaires ne leur passent pas grand chose : comment ne pas parler de celui qui, plus heureux qu’un astronome découvrant une nouvelle planète, prétendit reconnaître le célèbre militant antifa Usul à ses points de beauté dans une vidéo à caractère pornographique ?
Fascistes et antifascistes se courent ainsi après, sur Twitter, comme autrefois dans les ruelles en pente du quartier latin — ou plus récemment, mais comme cela paraît loin, maintenant que l’essentiel de la lutte a migré sur les réseaux sociaux, dans la rue Caumartin.
On se souvient alors d’un sentiment de fatalité, dans nombre de commentaires de l’époque : c’était Clément Méric qui était mort, mais cela aurait tout aussi bien pu être son agresseur. Car il était alors de bon ton de renvoyer fascistes et antifascistes à leur violence commune, et je n’étais pas loin alors de souscrire à cette idéologie relativiste.
Il a fallu en réalité un tweet, pendant la séquence Black Lives Matter de l’an dernier pour que, soudain, je sorte de mon sommeil dogmatique, de ma longue sieste de centre-droit — la même sieste qui saisit la France avec l’élection de Macron et dont on aurait pas cru, comme cela, qu’elle serait autant remplie de cauchemar.
Ce tweet, que je viens de retrouver dans un sous-dossier, prétendait trancher, par un échec et mat, le « problème antifa ».
C’est dire toute la rafraîchissante débilité du tweet en question — qui par là se trouvait à invalider à jamais une opinion, qui n’avait pas été loin d’être la mienne, à la pire époque de ma vie politique : l’idée que les Antifas valaient bien les fascistes.
Je dois dire d’ailleurs que le tweet n’était pas livré seul : il était accompagné des métadonnées d’un commentaire génial, que voici :
« Twitter est une grille de recherche par force brute qui explore l'espace de toutes les choses stupides qu'il est possible de dire et sélectionne les plus stupides. »
Le gagnant était donc un tweet, plutôt sidérant, qui reprochait au mouvement Black Lives Matter sa collusion coupable avec ces Antifas dont on savait qu’ils avaient historiquement été les grands alliés d’Hitler — l’idée étant que la violence des Antifas avait essentiellement profité aux fascistes.
C’est évidemment dédouaner l’ordre bourgeois de la moindre responsabilité dans la montée du fascisme, en faisant des défenseurs de l’égalité les premiers agresseurs.
Sauf qu’à tout prendre, les antifascistes commettraient bien une faute de grammaire politique similaire, en faisant des défenseurs officiels de l’inégalité, que sont les fascistes, les responsables derniers de celles-ci.

L’antifascisme serait par là ramené à un sophisme qui prendrait l’effet pour la cause ?
C’est ce que j’ai longtemps pensé, de fait. Jusqu’au 12 juin dernier, qui m’a vu manifester, mes enfants dans les bras et la tête haute, tout près du grand drapeau de la Jeune Garde Antifasciste — soudainement écœuré qu’on ait osé, que j’ai osé moi-même pu penser qu’on faisait là le jeu du fascisme.
Je voyais encore, au loin, le jeu de billard politique à trois bandes responsable d’une telle erreur de perspective. Ou plutôt je venais de comprendre que là où nous étions, très peu de coups restaient encore à jouer, qu’il n’y avait plus de bande et que le vide du fascisme nous aspirait déjà. Ne restait déjà plus, et c’est cela, l’antifascisme, qu’à rendre le velours du billard politique bourgeois traditionnel plus rêche et plus intraitable qu’un tapis brosse : peu importait la manière, il nous fallait ralentir la boule de la démocratie devenue folle. Créer du dissensus, monter des barricades, reprendre le terrain de l’actualité politique. 

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