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La notion de crime contre l’humanité est-elle vraiment prise au sérieux ?

La notion de crime contre l’humanité est-elle vraiment prise au sérieux ?

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Les crimes contre l’humanité ont pour effet de nous faire passer le goût de la vie. Cela ne dure qu’un instant, un instant incommensurable avec l’immensité de la mort. Mais quel est leur paradoxe ?

La notion de crime contre l’humanité est-elle vraiment prise au sérieux ?
La notion de crime contre l’humanité est-elle vraiment prise au sérieux ? Crédits : Glay Onan Labrande / EyeEm - Getty

Je suis allé à Moscou et j’ai touché la pierre rousse de l’immeuble de la Loubianka où le KGB tuait ses prisonniers d’une balle dans la nuque.
J’ai cherché sur une carte interactive le noms des enfants juifs qu’on a arrêtés dans ma rue et j’ai depuis l’impression qu’elle donne directement sur la ravin de Babi YAr.
J’ai lu des récits de massacre au Rwanda, au Cambodge, en Syrie.
J’ai longtemps regardé la photo satellite d’un camp de concentration récemment construit dans un désert chinois : des barres alignées et identiques, avec au milieu d’elles, le bâtiment des gardes, qu’on reconnaissait à ce qu’il était directement relié par une passerelle au chemin de ronde. En ce moment quelqu’un obéit là-bas à un ordre absurde en regardant le bleu glacé du ciel et je ressens son désespoir, son désespoir qui me conduit malgré moi à trahir l’espérance qu’il peut lui rester et à haïr toute l’humanité, cette détestable espèce qui parvient à construire un tel désespoir à une échelle industrielle. 

D’un dégoût irréversible pour l’espèce humaine

Les crimes contre l’humanité ont pour effet secondaire de nous faire passer le goût de la vie. Cela ne dure qu’un instant, un instant incommensurable avec l’immensité de la mort. Mais c’est un sentiment nouveau, un dégoût né avec le XXe siècle et qui mine secrètement tout ce que la morale universelle avait cru jusque là sauver.
En cela, elle n’est pas absurde, cette notion de crime contre l’humanité : c’est quelque chose qui salit toute l’humanité, c’est quelque chose qui rend le concept d’humanité lui-même un peu détestable.

Le crime contre l’humanité nous rassemble dans l’idée qu’on n’a plus trop envie d’appartenir à cette espèce. 

C’est ce paradoxe, qui serait constitutif du crime contre l’humanité ? On pourrait utiliser cela pour définir la nature du crime contre l’humanité : c’est le processus par lequel une espèce animale se mettrait à nous répugner instinctivement. Sauf que cette espèce, c’est la nôtre... 

On se retrouve ainsi dans la situation d’un candidat de Fort Boyard qui viendrait de retirer sa main de la boîte remplie de serpents où il s’était engagé plein de gloriole nietzschéenne, et verrait, en se retournant, vainqueur, avec la clé, vers ses coéquipiers, qu’ils se seraient tous transformés en serpent, et que le fort en entier serait devenu un vivarium de cauchemar, dont lui-même saurait qu’il n’en sortira plus, maintenant qu’à son tour il se serait transformé en serpent, et qu’il aurait dû lâcher la clé.
L’aventure de l’histoire universelle a basculé soudain dans le dégoût. 

un antidote littéraire au dégoût

Si la notion de crime contre l’humanité était vraiment prise au sérieux, nous n’y survivrions pas : c’est pour cela qu’on se contente en général de courts flashs de mélancolie et de photos satellites de camp de concentration.  

Malgré notre viscosité lâche serpentine, notre voyeurisme et notre dégôut de nous-mêmes, il peut cependant nous arriver de rassembler assez de force pour parvenir encore à tenir la clé. 

Je pense par exemple à ce texte dans lequel Bolano, après avoir raconté son passage dans les geôles de Pinochet, reconnaît lucidement que si son camp, la gauche, avait gagné, il aurait été de toute façon déporté malgré tout. Non pas qu’il se rêve alors en victime universelle : il parvient plutôt à s’imaginer à la place du bourreau, et cette contorsion intellectuelle, plutôt qu’un jeu gratuit avec l’idée de la relativité morale, ressemble plutôt au retournement de l’image biblique du serpent : c’est dans cette acceptation, lucide, mais pas résignée, que la place du bourreau et de la victime ne sont pas prédestinés, et que le bien et le mal restent deux possibilités égales, que Bolano parvient à nous arracher, in extremis, au sentiment diabolique de la mélancolie, et à pardonner un instant à l’humanité tous ses crimes. 

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