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Génération

Le concept de génération est-il une modernisation du mythe de la décadence ?

3 min

Est-ce que ça existe vraiment, les générations ? Aurélien Bellanger décortique aujourd'hui ce concept ou cette croyance...

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Je me méfie toujours des grandes fresques générationnelles. 

Quand j’étais libraire, il y a 20 ans, il ne se passait pas une semaine sans la sortie d’une somme générationnelle sur mai 68. Puis vint la réponse des enfants, de ces insouciants babyboomers, les fresques de la désindustrialisation qui racontaient le passage, en une génération, du fier 4X4 au SUV hésitant, tandis que le soleil du plein emploi n’en finissait plus de pâlir.

Le mythe de l’âge d’or 

Le mythe d’un temps cyclique, oui. A ceci près que la génération à laquelle on appartiendrait tomberait systématiquement du  mauvais côté du cercle, sur la pente descendante. Ca pourrait même être ça, l’explication de l’incroyable succès heuristique du concept de génération : une modernisation du mythe de la décadence. 

Je me méfie en cela du concept de génération, en particulier, et des fresques synoptiques, en général. J’étais ainsi très sceptique vis à vis du livre de Wolfram Eilenberger : Le temps des magiciens, qui prétendait raconter comment, il y a exactement un siècle, dans d’autres années 20, quatre penseurs ont redéfini héroïquement le concept de modernité : Wittgenstein, Heidegger, Benjamin et Cassirer.

Ca donne ultra envie. Mais en même temps, ça sentait l’arnaque habituelle. La fresque d’époque, pleine de raccourcis paresseux. Lire, par exemple, que Walter Benjamin, tiraillé entre deux femmes, deux villes, deux conceptions du monde, en même temps qu’il était incapable de préparer un thé lui-même, c’était “Weimar à lui tout seul”: bof, bof. Mais j’ai continué ma lecture jusqu’à tomber, dans la biographie pourtant mythique et un peu rebattue de Wittgenstein, sur un fait que je ne connaissais pas, et qui m’a spécialement intéressé — voire un peu troublé.

Wittgenstein vient d’écrire son célèbre Tractactus logico philosophicus, en pleine guerre mondiale. De retour de captivité, sa première décision, célèbre, sera de refuser un gigantesque héritage pour s’établir comme instituteur. 

Mais il veut, auparavant, publier le Tractatus. Qui couvre, pour rappel, en une petite centaine de pages, tous les champs de la pensée, de la logique à la théologie. Et qui se distingue de tous les livres de philosophie qui l’ont précédés par le système de numération génial de ses propositions. C’est moins un livre, qu’un système d’arborescence, qui découle de la proposition 1 : Le monde est tout ce qui a lieu.

Je passe sur le fait que mon auteur, celui du Temps des magiciens, Wolfram Eilenberg, en fait des tonnes sur le fait que c’est un livre difficile, et que même Russell, qui en écrira la préface, ne l’a peut-être pas complètement compris. 

Mais ce qui m’a émerveillé, ce n’est pas que Wittgenstein ait eu du mal à publier le Tractatus — n’importe quel éditeur aurait été effrayé par son formalisme. C’est le fait plus troublant que Wittgenstein ait refusé de le publier à compte d’auteur : “ma tâche a été de l’écrire, son acceptation par le monde doit avoir lieu selon la procédure normale”.

Evidemment, tout s’est arrangé très vite, le livre était génial. Mais le fait que Wittgenstein ait attendu, comme n’importe quel primo romancier, la réponse d’un éditeur, cela me fascine.

Cela me fascine car cela raconte que le plus dense des traités de philosophie ait pu être considéré, par son auteur, comme relevant du domaine romanesque : quelque chose de sa génération était, pour lui, synthétisé, ici. 

La génération : un principe galvaudé ?

Je le remets en cause, comme euphémisation publicitaire du concept de décadence. Mais ce que le Tractactus nous apprend, le Tractatus comme roman générationnel, c’est que toute génération s’est vécue, aussi, comme un âge d’or — en tout cas comme capable d’assembler seul un monument de l’importance du Tractatus.

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