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Rumpelstilzchen dans les contes de Grimm

L'histoire de la philosophie est-elle un long fil d’or ?

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Aurélien Bellanger esquisse une petite histoire de la philosophie à la façon d'un conte de Grimm, de la découverte par Leibniz d’un oeuf d’or appelé la monade, jusqu'aux fééries benjamiennes, en passant par Kant, le Rumpelstilchzen de cette histoire...

Rumpelstilzchen dans les contes de Grimm
Rumpelstilzchen dans les contes de Grimm Crédits : ZU_09 - Getty

C’est encore le confinement, alors j’en suis réduit au tourisme mental. 

Du tourisme à travers l'histoire de la philosophie

Je suis ainsi allé revisiter en pensée le beau Musée de la Renaissance du château d’Ecouen. Et ce n’est pas auprès de la fantastique nef de Charles Quint que je suis retourné — un vaisseau mécanique à rendre jaloux le plus sophistiqué des Lego Technic d’aujourd’hui — mais auprès d’une machine plus muette et plus énigmatique : le banc d’orfèvre d’Auguste de Saxe. C’est une longue barre de bois sur laquelle sont accrochés, un peu comme sur un établi, un établi incroyablement luxueux, différents outils : comme une crémaillère et une manivelle.
Il s’agit d’une tréfileuse, une machine à étirer l’or pour en faire de long fils. 

Je me suis souvenu de la métaphore célèbre de Goethe sur le fil rouge que la Marine Royale tressait dans ses cordages, pour que le moindre morceau en reste identifiable.
Je me suis dit que ce fil d’or, invisible, devenu pur esprit, c’était celui de la pensée allemande.
Et j’ai eu un peu de nostalgie pour cette époque, pas si lointaine, où une fois Descartes passé, l’histoire de la philosophie se confondait avec un long voyage romantique en Allemagne — le plus mystérieux des voisins de la France, où on aurait découvert un filon d’or nommé philosophie.

C’est presque un conte de Grimm : tout commence avec la découverte, par Leibniz, d’un oeuf d’or appelé la monade — reflet complet de l’univers. Mais la poule aux oeuf d’or de ce système métaphysique complet sera assassiné par Kant, le Rumpelstilchzen de cette histoire, qui montrera quel lourd tribu la paille d’or de la métaphysique doit payer à la vérité. Hegel viendra heureusement lever la malédiction, et relancer l’histoire de la métaphysique et découvrant que la malédiction du nain Rumpelstilchzen n’était qu’un moment de l’histoire de l’esprit. Avant que Marx, son plus plus brillant élève, vienne briser tous ces contes et toutes ces métaphores — à l’exception de la principale d’entre-elles : l’esprit, devenu le capital, est bien en dernier lieu, et presque littéralement, un fil d’or. 

La malédiction du roi Midas

On arrive enfin aux fééries benjamiennes des passages parisiens dorés à la feuille d’or, comme une version reconstituée mais trompeuse de la monade primitive, des passages parisiens, paradis de la marchandise, comme déambulation hallucinée à l’intérieur du fil d’or : et soudain le monde moderne, où tout est accessible, mais sous la forme tronquée du commerce, où tout est intelligible et menteur à la fois ressemble à la malédiction de Midas : nous voudrions toucher encore des objets extérieurs, nous rafraîchir les mains dans une eau nouménale, et nous ne le pouvons plus.
Le triomphe de la philosophie est total, mais il ressemble à un empoissonnement. 

J’ai revu récemment le banc d’orfèvre, devenu fou, devenu presque vivant, d’Auguste de Saxe : c’était la machine qui, dans une usine BMW, tissait les bobines des moteurs électriques : cela allait tellement vite qu’on y comprenait rien.
La philosophie aurait finalement perdu le fil ?
Le nain Rumpelstilchzen n’a jamais travaillé aussi vite mais on aurait oublié son nom, et on serait à cause de cela condamné à rester sous son charme.

L’esprit moderne, tel qu’il m’est apparu, comme créature primitive, comme mince fil d’or, dans la machine-outil du musée d’Ecouen, était devenu, entre les bras de ce robot, un enchantement qui dépassait largement les compétences même du meilleur des philosophe allemand. 

Car impossible de ne pas entendre, tout au bout de cette légende dorée, la perplexité d’Adorno, le dernier des génies philosophiques de l'Allemagne, l'extrémité de notre fil — Adorno, le premier des philosophes allemands à refuser explicitement le secours ambigu d’une philosophie systématique, Adorno qui témoignait modestement de son incapacité à démêler vraiment les fils de cette grande légende, commencé à la Renaissance, maintenant qu’elle était venue s’achever de la plus cauchemardesque des façons, en Allemagne, au milieu du 20ème siècle.

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