LE DIRECT
 Kendall Jenner, Khloe Kardashian, Kim Kardashian West, Kris Jenner, et Kourtney Kardashian

Est-on passé à côté de l’incroyable famille Kardashian ?

5 min

L’incroyable famille Kardashian est-elle l’une des grandes oeuvres de notre temps ?

 Kendall Jenner, Khloe Kardashian, Kim Kardashian West, Kris Jenner, et Kourtney Kardashian
Kendall Jenner, Khloe Kardashian, Kim Kardashian West, Kris Jenner, et Kourtney Kardashian Crédits : Christopher Polk/E! Entertainment/NBCU Photo Bank/NBCUniversal - Getty

Je voyais l’autre jour l’ombre d’un prunier passer sur la pelouse, et j’étais frappé du caractère discontinu du spectacle.
La pelouse ne présentant pas une surface plane, et le prunier pas un écran totalement opaque, je me suis laissé un temps absorbé par la complexité du phénomène : il y avait en plus du vent, et les tâches lumineuses sautaient à travers les mottes d’herbes, formant des motifs difficiles à saisir, et qui rappelaient, un peu, l’avant-garde du muet — quand la capture du mouvement était un art si neuf qu’elle avait elle-même quelque chose de saccadé, et qu’on allait au cinéma moins pour la confirmation que le monde bougeait, mais pour ressentir plutôt, par le montage, notamment, le caractère asynchrone de ce qui nous avait paru jusque là relever de l’harmonie du cosmos. 

Je me suis alors logiquement demandé quelle forme d’art, aujourd’hui, pourrait témoigner d’un tel phénomène — à l’heure où les séries et les films, qui coulent sans effort sur la page d’accueil des plateformes de streaming, ont atteint quelque chose d’académique et de sirupeux : nulle surprise à en attendre, pas le moindre jump-scare esthétique à l’horizon.
Le produit artistique fini de ce début de XXIème siècle m’intéressait moins soudain, que l’ombre de ce prunier — qui elle, au moins, savait encore me surprendre. Comme les Kardashian, en réalité. Dont on attend pas que leurs aventures soient folles, mais qui proposent quelque chose qui s’entremêle plutôt à la réalité. Qui ne soit ni une série, absolument, mais un objet hybride, une téléréalité, entre la Commedia dell'arte, pour l’improvisation permanente, et le romanesque le plus ancien : j’ai vu, soudain dans l’herbe agitée par la vent, une connexion possible entre les soeurs Kardashian et les filles du docteur March.

Je vais vous faire un aveu. Et quitter un instant ce jardin péremptoire où je somnole à moitié.
J’ai dû voir, à tout prendre, dix minutes d’épisodes, sur les 20 saisons que compte la série. Qui raconte les aventures, donc, d’une famille de célébrités millionnaires — avec comme intrigue principale, peut-être, comment elles deviendront progressivement milliardaires. Et avec des personnages secondaires aussi géniaux que Kanye West. 

Un jour, pour son anniversaire, j’ai vu l’une des soeurs faire une séance de dérapages contrôlés sur un lac salé. Et je ne sais à peu près rien d’autre. Cela ressemble, si l’on veut, en tout cas de ce que j’en ai compris, à ces séquences post-génériques des Simpsons, juste avant que l’intrigue principale commence, et qui sont une manière géniale, pour les scénaristes, de faire vivre un condensé d’aventures baroques à leurs personnages.
Sauf qu’il n’y pas vraiment de scénariste à l’oeuvre ici — ou plutôt un seul, l’argent, l’argent qui permet aux héroïnes de la famille Kardashian de réaliser tous leurs caprices.
Les arcs narratifs, fétiches usés de la corde des séries classiques, n’existent plus, ici.
Le spectacle est à peu près pur, dégagé des normes paralysantes du récit conventionnel.

Alors c’est cela, en dernier lieu, la famille Kardashian ? Une révolution dans l’art de raconter les histoires ?
C’est ce que je me suis formulé, devant les ombres folles. En pensant aussi, comme si je tenais enfin une prise esthétique sur ce grand flux d’images qu’on aurait tort de prendre, je crois, pour une simple décadence, aux tubes bizarres des Black Eyed Peas, en apparence aussi désordonnés, aussi disharmonieux que cette famille, et dont l’efficacité redoutable, si on les compare par exemple à une chanson des Beatles d’il y a un demi-siècle, nous fait mesurer soudain le chemin parcouru.
Et la certitude que j’ai eue, c’est qu’on était enfin sorti du XXème siècles, avec ces oeuvres beaucoup plus ambitieuses qu’elles n’y paraissent, et qui relèvent peut-être, si visibles qu’on a oubliées de les voir, de la véritable avant-garde de notre temps.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......