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"Radio-moquette" ou la véritable nostalgie

"Radio-moquette" ou la véritable nostalgie

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"Radio-moquette" c’est la version modernisée du "bruit de couloir". C’est bizarrement ce qui nous manque le plus, en ces temps troublés du télétravail : l’informel, les rumeurs, l’ambiance générale de la vie de bureau. Radio-moquette est un mot valise, et la véritable définition de la nostalgie ?

"Radio-moquette" ou la véritable nostalgie
"Radio-moquette" ou la véritable nostalgie Crédits : Malte Mueller - Getty

Est-ce qu’on doit dire le, ou la Covid ? Et pourquoi pas un débat pour savoir si on dit du ou de la Nutella ? C’est comme ça, en France, quand on n'a rien à dire, on débat du génie de la langue — un débat plus pâteux que cette fameuse spécialité à la noisette. Que j’ai toujours trouvé assez infâme. Et je suis pourtant comme toute le monde, mon enfance est pleine de noisetiers merveilleux dont je faisais, selon mon humeur, des cages, des cabanes ou les cabines d’une grue. En France, quand on n'a rien à dire, après le génie de la langue, on évoque ainsi le génie des lieux.

J’arrive avec un sujet de chronique si bon que je retarde le moment de me lancer vraiment. Enfin, si bon : un peu cliché. Ou plutôt, sans fausse modestie, canonique. Genre : chronique pour chroniqueur, comme on dit qu’il y a des écrivains pour écrivains. Une chronique qu’on enseignera un jour en école de journalisme.
Nulle mise en abîme de mon délicat métier, promis. Mais un combo : une chronique 100 % génie français, moitié génie des lieux, moitié génie de la langue. 

Je marchais l’autre jour dans la neige gelée et je me suis souvenu, en l’entendant croasser sous mes pas, de cette expression géniale : radio-moquette.
Radio-moquette, c’est la version modernisée de l’expression "bruit de couloir", mais concaténée en plus avec le génial : "les murs ont des oreilles".
Radio-moquette, c’est bizarrement ce qui nous manque le plus, en ces temps troublés du télétravail : cela désigne l’informel, les rumeurs, l’ambiance générale de la vie de bureau.
Radio-moquette, cela peut aller jusqu’aux frôlements dégoutants et aux bruits visqueux des machines à café, mais cela reste en général plutôt gris.
De ces rumeurs dont on voudrait tout savoir, mais qu’une fois le bureau quitté, on oublie complètement.
Radio-moquette n’est pas un très bon média. Mais c’est cela aussi qui fait son charme.
Radio-moquette, c’est une allégorie de l’Informel — cette divinité archaïque de l’époque aventureuse du présentiel. Je me souviens de l’avoir presque vue, cette radio-moquette, en assistant à des réunions, cela semble presque aussi étrange que ces représentations des toilettes publiques de Pompéi, où nous étions plus de dix dans la pièce. En même temps ? Oui, en même temps.

Radio-moquette : c’est un mot valise.
Et cette valise, on n’est pas certain de la réouvrir — on pense à ce genre de choses quand on ouvre son ordi et qu’on lance une réunion zoom.
Est-ce qu’on peut habiter à l’intérieur d’un mot ? Ça pourrait-être ça, la véritable définition de la nostalgie. Il n’y a pas de retour possible à un état primitif. Il ne reste que le mot, l’invocation.
Je me souviens de la radio et des ses moquettes grises. Je m’en souviens comme de mes chambres d’enfant : qui a vraiment envie d’aller frapper chez les nouveaux propriétaires ?
La nostalgie, c’est la conscience et l’acceptation d’une spoliation — celle du temps.

Mais alors est-ce qu’on dit le ou la covid ?Le fait même que la question se pose, mollement, après tout ces mois, dit peut-être simplement que ce mot, on refuse de l’habiter, on n’arrive pas à lui donner vraiment ce qu’il réclame : un peu de notre temps précieux.
La solution, linguistiquement superbe, sanitairement affreuse, est pourtant devant nous : ce n’est pas la ou le covid, ce sont les années covid.

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