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L'antispéciste manque-t-il d'imagination dans sa façon d'unir l'animal à nous ?

D’où vient que les antispécistes nous agacent ?

4 min

Le défaut des antispécistes est-il de vouloir fonder la morale sur ce qui nous relie aux bêtes alors que l’unique fondement de la morale c’est que nous sommes interminablement témoins de ce qui nous sépare ? Leur façon de vouloir unir l'animal à nous vient-il d'un manque d'imagination et de poésie ?

L'antispéciste manque-t-il d'imagination dans sa façon d'unir l'animal à nous ?
L'antispéciste manque-t-il d'imagination dans sa façon d'unir l'animal à nous ? Crédits : picture alliance - Getty

Bon, c’est une formulation peut-être un peu générale. Ils n’agacent peut-être que moi.
En tout cas, je ne crois pas que ce soit une question de viande : j’arrive à peu près à m’en passer sans souffrance, nonobstant quelques knackis ici ou là, spécialité terriblement pratique, malgré les yeux si tristes des pauvres cochons.
Je suis d’ailleurs résolument contre la souffrance animale et j’interdis à mes enfants d’écraser des fourmis. 

Non, ce qui me gêne, avec l’antispécisme, est d’ordre métaphysique, voire religieux, peut-être. Je ne sais plus quel philosophe imaginait cet argument astucieux pour démontrer l'inexistence de Dieu, argument qui reposait sur une biche mourrant, dans d’atroces souffrances, sans que personne n’en soit témoin — pour l'édification d’aucune âme : ce serait là d’une cruauté intolérable. Même les animaux torturés des vidéos de L627 ne meurent pas aussi inutilement, s’ils participent, expiatoires, à une prise de conscience générale sur la souffrance animale. 

Le problème c’est qu’ils ne sont pas tous filmés, certes, mais si on les mange, on ne peut pas non plus tenir leur mort pour absolument inutile…
Reste que, dans un élan théologique pas assez remarqué, Walt Disney, en produisant Bambi, a rendu la mort d’une biche au monde des sentiments humains. De toutes les biches peut-être. Avec cependant ce bémol que le bilan humain du film, en rendant la chasse au cerf impopulaire, ne serait pas tout à fait nul : des parasites auraient profité de la surabondance de cet hôte intermédiaire pour contaminer des enfants innocents.
Mais on est là au coeur de ce qui m’intéresse dans la question de l’antispécisme — celle d’un continuum biologique entre les animaux et l’homme.

Après tout notre parasite est rigoureusement antispéciste, lui.
Position biologique normale que les antispécistes voudraient mettre au fondement de leur morale : une morale qui reposerait sur la reconnaissance d’une unité sensible entre les vivants. Mais de façon assez inattendue, c’est chez un auteur chrétien, donc chez quelqu’un pour qui la notion d’âme est un empêchement radical à l’antispécisme, que j’ai trouvé la meilleure formulation de ce que pouvait être vraiment une pensée de la grande unification, surnaturelle plutôt que naturelle, spirituelle, plutôt que simplement morale, entre les hommes et les bêtes… 

Il s’agit de Léon Bloy, qui fait dialoguer, dans La femme pauvre, son héroïne avec son double littéraire, justement sur la question des bêtes.
Celui-ci considérant que si les bêtes souffraient jamais vraiment, c’était en nous — comme Adam aurait donné leur nom aux bêtes, nous serions aussi les dépositaires de leur âme. Mais pourquoi souffrent-elles, demande alors Clotilde ? Et la réponse de l’écrivain est fabuleuse, plus fabuleuse que ne le sera jamais aucun récit de naturaliste : “‘vous voudriez savoir quelle est leur récompense ou leur salaire. Si je le savais, je serais dieu lui-même, car je saurais alors ce que les animaux sont en eux-mêmes. N’avez-vous pas remarqué que nous ne pouvons apercevoir les êtres ou les choses que dans leurs rapports avec d’autres êtres ou d’autres choses, jamais dans leur essence ?” Autrement dit, l’antispécisme, en se concentrant sur le rapport des choses entre elles, en prétendant nous relier directement aux bête, est encore pour Bloy une pensée de la séparation.
Et on se dit, à la lire, qu’il est là, le véritable défaut de coeur des antispécistes : il voudra fonder la morale sur ce qui nous relie aux bêtes, alors que l’unique fondement de la morale, c’est que nous sommes interminablement témoins de ce qui nous sépare. 

Finalement, les antispécistes sont-ils cruels avec les animaux ? Cruels en imagination. En manque d’imagination. Ils ont une façon paresseuse, parasitique, de les unir à nous.
Là où Bloy, dans l’une de ces brusques percées mystiques dont il a le secret, contemple en eux des infinis aussi lointains qu’enveloppants : “les animaux sont dans nos mains les otages de la pensée céleste vaincue.”

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