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Peut-on peindre n'importe quel endroit ?

Est-ce qu’on peut tout peindre ?

3 min

Peut-on "tout" peindre, peut-on peindre n'importe quel endroit ? Une chapelle ou une cabine téléphonique ? Rouvrons le vieux débat entre la fresque et le tableau...

Peut-on peindre n'importe quel endroit ?
Peut-on peindre n'importe quel endroit ? Crédits : Artur Debat - Getty

Je ne vais pas parler du sujet — depuis le Christ aux pieds sales de Caravage, le Boeuf éventré de Rembrandt et _L’origine du monde _de Courbet — : on sait qu’il n’y a pas vraiment de sujet qui résiste.
Je veux parler, concrètement, des endroits qu’on peut peindre. 

De fresque à la réalité virtuelle

Il s’agit de réouvrir ce vieux débat entre la fresque et le tableau — l’histoire de l’art occidentale ayant très largement tranché en faveur du second, en faveur des Noces de Cana de Véronèse, plutôt qu’en faveur de la fresque géante de l’Alexanderplatz de Berlin. 

Quand bien même on voit un peu trop les coutures sur la toile de Véronèse. Le triomphe contemporain du street art apparaît cependant comme une revanche de la fresque.
Ainsi du démontage, in extremis, de celle de Picasso qui ornait un bâtiment d’Oslo récemment démantelé.
Mais en réalité, la fresque hante l’histoire de l’art occidentale depuis que Michel-Ange a repeint la voûte de la chapelle Sixtine. Et qu’on l’y a fait revenir pour y représenter le jugement dernier sur le mur du fond : c’est désormais comme une boîte peinte à l’intérieur de laquelle on entre — et dont on peut accessoirement ressortir Pape. 

C’est un peu comme un rituel chamanique, en fait, cette élection du Pape  : elle se déroule à l’intérieur d’une grotte ornée…
Mieux que la fresque, oui, ce vers quoi tend la peinture a quelque chose de primitif. Son triomphe n’est pas, contrairement à ce qu’on pense, dans le tableau qui vaut des millions et qu’on manipule en gants blancs, mais dans ces boîtes qu’ont laissées, sur le bord de la route, quelques fresquistes italiens — Giotto, Michel-Ange ou, peut-être le plus singulier de tous, Fra Angelico, qui a fait d’un monastère de Florence l’équivalent d’un casque de réalité virtuelle. La peinture, à travers ces oeuvres totales, semble nous dire que sa place est partout. 

Je suis en réalité un Michel-Ange frustré.
Vous avez certainement déjà vu, dans les villes, ces sortes d’armoires téléphoniques, qui ont d’ailleurs à peu près la même taille que des retables.
Il ne s’agissait pas, cependant, pour les collégiens que nous étions, de rivaliser directement avec Grünewald. Mais plus modestement de réaliser un trompe-l’oeil. Le projet demeurait néanmoins ambitieux : à terme, toutes les armoires téléphoniques de notre petite ville devaient être repeintes. 

La revanche du ciel sur le peintre

Il n’y en a jamais eu qu’une seule de réalisée, près du petit centre commercial. Les autres sont demeurées recouvertes d’un ignoble crépi destiné à les protéger des non moins ignobles affiches du Front-National. Qu’on a collées quand même, et peut-être d’ailleurs sur notre trompe l’oeil fleuri dont, lecteurs assidus de Tistou les pouces verts, nous pensions qu’il aurait des vertus germinatives, et qu’à terme le monde entier serait repeint par nous.
J’ai ainsi toujours un peu confondu la peinture et la grâce …

Peindre le monde serait une façon de le sauver… Ou bien le monde sera sauvé quand tout aura été peint.
Sauf qu’il suffit de voir les avions dessiner leurs grandes déchirures à la Lucio Fontana dans le ciel pour se mettre à en douter : notre monde meurt d’être beaucoup trop peint, et la solution de climato-ingéniérie qui consisterait à en blanchir les nuage avec du dioxyde de titane paraît affreusement périlleuse, sinon beaucoup trop kitsch. 

La seule chose qu’on n'aurait pas le droit de peindre, ce serait le ciel ?
Sauf qu’il est déjà trop tard : les étoiles sont partout invisibles et il a viré déjà à l’orange au-dessus des villes. D’ailleurs, alors que je prends d’habitude quantité de photos du ciel, j’ai constaté, les quelques jours que j’avais passés dans une mégapole asiatique aux cieux acidifés, que je n’avais pris presque aucune photo : le ciel là-bas avait été rendu aux peintres, et ce n’était pas une bonne nouvelle.

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