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Qu’est-ce qu’un classique ?

Qu’est-ce qu’un classique ?

3 min

Un classique, est-ce un livre qu’on redécouvre sans cesse ? Ou plutôt un livre qui nous résiste, parce qu’il se tient, d’une certaine manière, sans nous ?

Qu’est-ce qu’un classique ?
Qu’est-ce qu’un classique ? Crédits : Westend61 - Getty

La définition la plus facile, c’est de dire que c’est un livre qu’on relit.
J’ai lu trois ou quatre fois Madame Bovary ou La recherche du temps perdu, et j’y ai trouvé à chaque fois quelque chose de nouveau : l’histoire de la fille d’Emma qui disparait, pire que morte, dans le monde ouvrier à la fin du roman de Flaubert, cela m’avait échappé les autres fois. Le fait que l’écrasante majorité des métaphores proustiennes soient d’obédience scientifique — au point de donner du narrateur l’image d’un savant fou de roman feuilleton, cela aussi, jusqu’à ma dernière lecture, ça m’avait échappé.
Mon dernier Flaubert est ainsi marxiste et mon dernier Proust auteur de science-fiction, mais rien n’égale les métamorphoses de Lucien Rubempré, qui change du tout au tout à chaque nouvelle lecture des Illusions perdues : c’était moi, initialement ce pauvre provincial égaré à Paris, mais le redécouvrant plus tard, en habitant Paris moi-même, je n’ai plus eu que mépris pour ses maladresses augoumoisines, avant de lui pardonner, à ma troisième lecture : ce n’était pas lui qui était ridicule, mais la sociologie parisienne.

Un classique, c'est un livre qu’on redécouvre sans cesse ?
À condition de ne pas voir là un privilège épistémique : le classique, c’est aussi quelque chose qui nous résiste, parce qu’il se tient, d’une certaine manière, sans nous.
C’est lui, qui tous les cinq ou tous les dix ans, revient nous voir, et nous redécouvre.
Lui, il n’a pas changé : en ce sens, c’est le classique qui nous lit, qui nous relit.
Et c’est d’autant plus vrai que le monde dans lequel on vit procède du classique : nous sommes d’une certaine façon un personnage secondaire du monde que ce livre a changé. On ne peut plus être mélancolique innocemment après Chateaubriand, on ne peut plus être adolescent au premier degré après le jeune Werther.
Et c’est justement je crois le sens profond de cette phrase de Goethe : “rien de ce qui a eu un grand effet ne peut plus être jugé.”
L’effet pervers étant que le classique, souvent, nous tombe des mains : il a l’air de réinventer l’eau chaude et d’enchainer les lieux communs.

Le classique, version banalisée du paradis terrestre

Dans Sens unique, Benjamin raconte sa visite, en rêve, à la maison de Goethe. Signant le livre d’or, il découvre que celui-ci est déjà signé de son nom, d’une grande écriture aux lettres naïves : l’allégorie est transparente, la maison de Goethe, c’est le Kindergarten de tous les enfants allemands des années 1900. On sait cependant que cela n’a pas empêcher Benjamin de devenir, 20 ans plus tard, le plus grand spécialiste allemand de Goethe, son meilleur lecteur. Comme s’il avait fallu en passer par là pour reconquérir son enfance. Et retrouver le langage naïf de cet enfant qui formait des lettres trop grosses, et qui ne savait pas encore qu’il ne ressortirait jamais de la maison de Goethe.

Le classique est-il un enchantement ?
Et cette hypothèse, si on la pousse jusqu’au bout, nous conduirait à dire que le classique n’est pas écrit en langue vernaculaire, parce qu’il relève en dernier lieu de la formule magique.

Cela m’amène à ma définition préférée du classique, celle de Nabokov : est classique ce qui ne perd jamais rien à la traduction, que même un traducteur abominable n’arriverait pas à détruire. Nabokov s'arrête là, mais Benjamin irait plus loin. La raison de cette immunité du classique, c’est qu’il est écrit dans une langue adamique — et que son auteur n’en est jamais que le premier traducteur.
Et l’éternité que nous concédons au classique, en le rangeant dans notre bibliothèque, cela pourrait tout aussi bien être lui, comme un talisman, qui nous en offre un aperçu.
La seule chose qu’on fait au paradis, c’est de relire des livres.

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