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Artiste ou entrepreneur ?

L'artiste est-il un entrepreneur comme les autres ?

3 min

Entrepreneur et artiste ? Unité des contraires ou réalité ?

Artiste ou entrepreneur ?
Artiste ou entrepreneur ? Crédits : Getty

Ecritures comptables

Je suis quelqu’un de plutôt pudique, mais je n’ai pas vu d’objection majeure à raconter, pour un magazine estival, mon premier baiser. Les articles de commande, je l’avoue, constituent la part la plus agréable du métier d’écrivain. Jusqu’à ce qu’on reçoive le mail de la comptabilité qui nous demande de remplir une fiche de renseignement et de renseigner notre statut fiscal. C’est à ce moment en général qu’arrive la crise de la page blanche, le dégoût de soi, l’envie de tuer des gens. Comme beaucoup, les choses administratives m’angoissent, et je sais que tous ces articles et récits de voyages que j’écris en général dans un grand état de bonheur ne sont que les cendres de mes petites écritures comptables, le vrai journal intime de mes névroses, la part kafkaïenne de ma vie : mon seul double littéraire est un autoentrepreneur, les seules sirènes qui me hantent sont celles du système d’identification et de répertoire national des entreprises. Bref, j’ai été agacé quand, convié à une sorte de table ronde sur le monde de la culture, on m’a demandé si le statut de l’artiste ne préfigurait pas celui du travailleur de demain. Quelques éléments de contexte, peut-être. C’était les années El Khomri, les années Loi travail, Macron perçait déjà sous Hollande et la gauche avait achevé sa conversion au néolibéralisme. On parlait encore, pour le dire autrement, d’Uber comme d’une libération, de Deliveroo comme d’un progrès social. Et tout ça, je l’ai ressenti ce jour-là, à la forme si pernicieuse de cette question, c’était un peu ma faute.

Le génie ne compte pas ses heures

J’incarnais, à ma modeste mesure — mais entré en littérature avec la success story d’un milliardaire, je l’avais bien cherché — la concrétisation d’un rêve : celui de la classe moyenne, des enfants d’employés qui avait réussi, par leur seul talent, là où quantité d’autres avaient échoué. Horrifié à 20 ans par la brutalité et la monotonie du monde du travail, magasinier dans un entrepôt Royal Canin ou metteur en rayon au rayon frais d’un hypermarché Leclerc, je m’étais bien fait la promesse de ne travailler jamais, et à ma manière, je l’avais tenue. Ce que je n’avais pas pensé, c’est qu’on pourrait un jour me citer en exemple non pas pour mes qualités artistiques à proprement parler, mais pour la façon artistique dont j’avais mené ma carrière, ne rechignant pas devant la précarité, me réalisant dans le déséquilibre, affirmant mon indépendance. Si tous les français avaient eu mon courage et mon ambition on aurait encore une croissance à deux chiffres. J’étais très mal à l’aise. Et en même temps, intéressé : si c’était à cela que menait le mythe romantique de l’artiste, tout s’éclairait un peu. Le génie, l'élément paresseux, en moi, le savait depuis toujours, n’était que du travail dissimulé — pour moi, une façon de dissimuler que je ne travaillais pas beaucoup, pour le système capitaliste qui m’avait accueilli à bras ouverts, que c’était très bien que je n’embête personne avec mes heures de travail. L’artiste étant, avant de posséder un talent quelconque, ce travailleur pudique qui ne compte pas ses heures.

Un entrepreneur ou un employé modèle ?

Exactement. L’indépendance même. A ceci près que ce dégoût affecté que je mets à remplir mes factures est étrangement similaire à celui du petit patron libéral se plaignant des raideurs administratives et réglementaires. Rarement on aura vu employé mieux accordé à son patron … Et quand par malheur la question d’un salaire minimal est posée, c’est l’artiste lui-même, en toute sincérité, et dans la commémoration émue de ses années de bohêmes, qui y sera le plus opposé, certain que la dureté du monde est ce qui l’a fait passer de la condition d’employé de la vie à celle d’artiste de lui-même — à entrepreneur de son destin. Quand bien même il aurait, c’est mon cas, écrit son premier roman sur la rente flaubertienne de ses allocations chômages.

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