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Des écrans dans la tête

Quelle est la valeur philosophique de l’application Tik-Tok ?

4 min

Un voyage à travers les réseaux sociaux jusqu'en orient.

Des écrans dans la tête
Des écrans dans la tête Crédits : Getty

Il est temps d’aborder les vraies questions. 

D’abord je me suis demandé, puisqu’il s’agissait d’une application chinoise, et même de la première authentique percée chinoise dans le pré carré américain des réseaux sociaux, si j’avais le droit, moralement, de télécharger Tik Tok, si ce n’était pas comme aller voir, dans le Paris occupé, un film produit par la Continental. C’est mon côté consommacteur, témoin lointain de l’oppression des ouïgours : alors que j’achète en général 4 paires de Nike par an, toutes celles que j’ai ont maintenant des trous, percées par ma mauvaise conscience d’avoir contribué, peut-être, là-bas, à un système de travail forcé et d’épuration ethnique. 

A ce stade, la valeur morale de l’application Tik Tok est donc au plus bas. C’est déjà une information. Quand j’ai rejoint Facebook, il y a presque 15 ans, ce n’était pas encore une conspiration antidémocratique, c’était une utopie, remplie de toutes les Beatrix, qu’on avait aimée et destinée à devenir une sorte de cité de dieu électronique : plus personne ne mourrait jamais et l’amour triompherait enfin. On se serait cru dans la fin des Particules élémentaires — on aurait du se méfier. 

Mais la réputation de Tik-Tok est, elle, d’emblée exécrable : entre l’immaturité des contenus et leur contenu trop mature, l’idiotie générale qui y règnerait, le vol des données personnelles, le silence assourdissant au sujet des ouïghours. 

Autant Facebook nous a prouvé, c’est presque un fait anthropologique, que nous étions des imbéciles, autant une appli qui nous prend, d’emblée, pour des imbéciles, pourrait nous laisser paradoxalement une chance de nous élever un peu. Souvenez-vous, il y a un an, de cette utilisatrice qui avait utilisé, habilement, un tuto maquillage pour évoquer la cause des ouïghours : jamais on a vu recourbe-cil mieux politisé.

Bref, j’ai téléchargé Tik-Tok, et je me suis dit tout de suite que j’aurais du mentir sur mon âge, en me retrouvant aussitôt assailli par des culs. Des culs en mouvements, un stroboscope de cul : on se serait cru dans le film cannois maudit de Kechiche. Ou bien dans une toile de Picasso, pendant sa période balnéaire — quand le peintre, en pleine crise de la quarantaine, s’est mis à peindre, à Dinard, des baigneuses aux culs interminables et mellifluents. 

La technique du mentaliste

La méthode de recrutement de Tik-Tok est en cela assez basique : on l’appelle, dans le monde du renseignement, celle du pot de miel. 

Je me suis très vite senti un peu sale, et heureusement que Romain Grosjean a eu son accident, car les culs ont été rapidement remplacés par du porn automobile, et des strip-tease de formules 1 destinés à nous montrer les beautés secrètes de leur anatomie. 

Savez combien de Newton peut absorber l’arceau de sécurité d’une Formule 1 ?

J’ai oublié le chiffre, mais je sais, grâce à Tik-Tok que ça correspond à peu près à la masse d’un autobus. Et c’est ainsi que ne défilent plus, dans mon appli Tik-Tok, que des vidéos d’accidents d’autobus.

Et il est là, le succès de Tik-Tok, le vertige de Tik-Tok : c’est comme si l’appli lisait dans nos pensées — voire dans notre inconscient. On est au départ simplement bombardés d’images. Mais il suffit que nos yeux s’attardent quelques millisecondes sur l’une d’elle, et ça y est : l’algorithme nous tient sous son pouvoir, comme un hypnotiseur.

Internet nous vendait un village, Facebook des amis, Twitter de l’information. Tik-tok est beaucoup plus direct. Son contenu, c’est son algorithme. Et plutôt que d’y voir un risque de manipulation, après quelques semaines d’usages, c’est au Monsieur Teste de Paul Valéry que Tik-tok m’a ramené : puisque ce sont mes préférences indiscernables qui déterminent le flux d’images, Tik-Tok a quelque chose de purement mental. Ce n’est qu’une nouvelle façon « de jouir sans fin de notre propre cerveau. »

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