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Statue d'Egerton Ryerson déboulonnée à Toronto, 06/06/2021

Qu’est-ce que c’est, la cancel culture ?

3 min

Allons peut-être par là où elle est le plus visible, et ses manifestations les plus spectaculaires : dans le champ de la statuaire urbaine... que nous enseigne ce phénomène ?

Statue d'Egerton Ryerson déboulonnée à Toronto, 06/06/2021
Statue d'Egerton Ryerson déboulonnée à Toronto, 06/06/2021 Crédits : Olivier MONNIER - AFP

Plutôt de la dialectique que du marbre blanc

Je me souviens d’un beau livre de Cocteau, qui tentait peut-être de faire oublier son amitié avec Arno Breker, un livre à la gloire des statues détruites sous l’occupation nazie.
Ça ressemblait à la Porte de l’Enfer de Rodin, avec des morceaux de bras et de tête dans tous les sens.
Ce chaos, entreposé je ne sais plus où, était essentiellement destiné à être fondu, moins à la demande de l’occupant, d’ailleurs, qu’à celle de Vichy qui voyait là l’occasion idéale de faire sa révolution nationale tout en fayotant avec l’Allemagne, question matière première.
Les fascistes d’aujourd’hui, on l’entend, s’en prendraient aujourd’hui à Voltaire, à Colbert ou à Jules Ferry — tous des héros nationaux, tous des personnages qui entretiennent des rapports peu clairs à l’esclavage et la colonisation.
Et après tout, pourquoi pas : le seul vrai bien, dans un pays démocratique, c’est la dialectique. Arracher ces statues au néant où elles survivent péniblement, et les rendre à l’histoire en train de se faire, pourquoi pas. Ce n’est pas spécialement pire que les pluies acides ou que la corrosion due à la fiente de pigeon, et ça a la mérite de remettre les personnages historiques ainsi représentés sur l’échiquier politique contemporain — la tête de Nixon, dans Futurama, échangerait volontiers un corps contre un nouveau Watergate.
Etonnante surprise, pour les adversaires autoproclamés de la soit disant cancel culture, qui se fantasment en démocrates exemplaires : l’espace public, au sens géographique redevient sous leurs yeux un espace public, au sens politique.

Mais ce qu’ils reprochent, n’est ce pas plutôt l’absence de débat, et que n’importe qui peut renverser la statue de son ennemi politique du moment ?

C'est Gradiva qui vous appelle

Convenons peut-être d’abord que la statuaire urbaine est un art plutôt en déclin — contrairement, par exemple, au street art, qu’on a vu plusieurs fois, notamment à l’occasion de panthéonifications, accéder au statut d’or officiel.
En vérité, les statues nous ennuient, comme les kiosques à musique ou les discours du 11 novembre : plus personne ne les regarde vraiment et il faut en général ou bien Jeff Koons, ou bien des attentats à la peinture rouge pour qu’on s’y daigne s’y intéresser encore. Combien de militaires oubliés ont vu leur carrière relancée d’avoir été pris un instant pour le capitaine ACAB en personne… 

Les statues, c’est un fait, étaient depuis longtemps sorties de l’espace public du regard : elles dormaient. Mais leur sommeil était plus agité qu’il n’en avait l’air. Car ce que les débats les plus vifs du moment, sur le général Bugeaud, en France, ou sur Christophe Colomb, en Amérique, ont révélé, c’est que ces statues à défaut d’être vraiment regardées, nous empêchaient de voir.

On connaît la fameuse réflexion de Benjamin, dans ses Notes sur le concept d’histoire : “si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sécurité.”
Mais Bugeaud et Colomb ont eut leur siècle de gloire, tandis que leurs victimes demeuraient, éclipsées dans leur cône d’ombre.
On dit de notre façon d’envisager l’histoire qu’elle est victimaire : il s’agît, tout au plus, de laisser s’exprimer, après les idéaux aux yeux crevés de ces conquérants, la plainte de leurs victimes oubliées.
Et ces statues qu’on renverse, c’est en dernier lieu ce souffle, leur dernier souffle comme un vent venu des profondeurs de l’histoire qui s’en charge.
Ainsi, chaque statue qui tombe aujourd’hui vient nous rappeler que la porte du temps n’est jamais tout à fait fermée. Et alors que les forces historiques se déchaînent à nouveau autour de nous, cette façon, très lente, qu’ont les statues de revenir à la vie juste le temps qu’on les achève, le temps qu’elles tombent de leur piédestal, nous procure l’une des rares joies politiques de la période : nous pourrions bien mourir, être cancellés par un Papacito quelconque, mais nous savons que la main imparable du temps est déjà posée sur l’épaule de notre éphémère vainqueur.

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