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André Malraux

L’histoire de l’art relève-t-elle en dernier lieu de l'appropriation culturelle ?

4 min

Le mur d'images d'André Breton, le musée imaginaire de Malraux, le Louvre ou encore le British Museum seraient-ils finalement des oeuvres ou des collections que seule une puissance coloniale aurait pu assembler, et que seule une puissance coloniale aurait pu adorer ?

André Malraux
André Malraux Crédits : James Andanson/Sygma - Getty

J’ai l’habitude de mettre des images sur les réseaux sociaux, des images toujours un peu énigmatiques que ne relient aucun hashtag, des images sans légende : le nom du peintre, de la rue, de l’auteur ou de l’architecte est toujours manquant. 

Des images confrontées à l’impureté de leur légende

La méthode, si l’on veut, est celle du Musée imaginaire de Malraux, et de cette célèbre photo qui le montre, mieux que dans les ruines d’Angkor, fumant au milieu d’une jungle d’images étalées sur le sol. 

En fait, je me rends compte, au faible taux d’engagement que j’obtiens vis-à-vis de ces images, que je suis un peu à contre-courant de l’iconographie dominante : iconographie dominante qui est très pédagogique, qui passe beaucoup de temps à expliquer les images.

Au point que par un étonnant raccourci, les deux bouts de la vie de Malraux, celui du pilleur d’antiquité et celui du conservateur respecté du dernier grand musée universel du monde, tendent à se confondre : l’art khmer paraît tout autant décapité là-bas que dans ces feuilles volantes qui jonchent négligemment un grand tapis républicain.
L'histoire de l’art que Malraux écrit sous nos yeux n’est plus pour nous qu’une variante sophistiquée de l’appropriation culturelle.

La question, c’est de savoir si on peut aimer Angkor sans s’intéresser à la civilisation Khmer, et sans s'intéresser également aux conditions coloniales de sa redécouverte ! Car il faut inévitablement rajouter le fait colonial dans l’équation, au minimum pour déjouer tous les quiproquos innombrables qui cernent l’esthète, de ces temples grecs dont on s’est exagéré la blancheur, à ces fétiches qu’on a un peu rapidement arrachés à leur contexte...

L’histoire de l’art n’est peut-être d’ailleurs qu’un gigantesque quiproquo — une religion qui tente péniblement de naître, un système de distinction sociale, une spoliation massive rendue possible par les trocs trompeurs de l’esthétique.
Le beau, aujourd’hui, nous apparaît toujours un peu truqué. On n’a plus vraiment envie que le “stupéfiant image” dont parlait Breton nous intoxique encore.
Le cas Breton est d’ailleurs parfaitement significatif de cet iconoclasme ténu qui mine notre croyance envers le mythe européanocentré de l’histoire de l’art comme bloc autonome, apolitique et hallucinogène. 

Le mur d’André Breton et le culte du cargo 

Je parle ici de son fameux mur d’images, de fétiches emplumés, de tableaux abstraits et de feuilles géantes qu’on a déplacées en 2003 de son appartement de la rue Fontaine au Centre Pompidou.
Et qui est peut-être devenu, là-bas, au milieu des toutes les provocations de l’art moderne, et bien mieux que l’urinoir de Duchamp, la seule chose qui parvient vraiment à nous scandaliser, depuis qu’on s’est mis à considérer que ce gracieux cadavre exquis surréaliste n’était qu’un vulgaire trophée.
Rien n’était en effet contextualisé, dans l’installation primitive. Peut-être car le contexte n’en était que trop évident : c’était là une oeuvre que seule une puissance coloniale avait pu assembler, que seule une puissance coloniale avait pu adorer. 

Ce mur, c’est la cabine radio de ce culte du cargo qu’aura été la modernité — la modernité qui a heureusement fini par heurter le gigantesque iceberg de la pensée décoloniale. 

On viendra un jour devant ce fétiche pour essayer de comprendre comment une civilisation, la nôtre, a pu se montrer aussi primitive.

Et par un étrange paradoxe on collectionnera ce genre d’oeuvres, le Mur de Breton, le musée imaginaire de Malraux, le Louvre et le British Museum eux-mêmes, pour leur beauté malsaine et décadente — et on aimera se moquer, devant elles, en admirant néanmoins leur profonde cohérence plastique, du caractère naïf de la civilisation qui s’est crue supérieure à toutes les autres en assemblant ces trophées éclectiques.
Et l’histoire de l’art sera bien devenue le musée de l'appropriation culturelle...
Ce qui nous conduit à cet inévitable paradoxe que l’appropriation culturelle, devenue à son tour une pièce de sidération, de stupéfaction muséale, se sera faite à son tour appropriée.

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