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Existe-t-il encore des révolutionnaires en France ?

Existe-t-il encore des révolutionnaires en France ?

5 min

Et si oui, qui sont-ils ?

Existe-t-il encore des révolutionnaires en France ?
Existe-t-il encore des révolutionnaires en France ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Je veux parler de révolutionnaires authentiques, qui ont donné, romantiquement, toute leur vie à la révolution.  

Un nouveau Sagan

Et un révolutionnaire authentique, j’en vois au moins un : il s’agit de Juan Branco. 

Côte pile, celui qui se fait appeler l’ange noir de Saint Germain des Prés appelle à peu près à l’insurrection et à la constitution immédiate de tribunaux révolutionnaires, côté face il se balade avec des jeunes filles dans les jardins du Luxembourg.
En tout cas c’est lui qui le raconte, dans un étonnant post Facebook, après qu’on ait appris que ladite jeune fille avait déposé une main courante contre lui, et qu’une enquête pour viol était ouverte. 

Mais ce qui m’intéresse ici ce ne sont pas les faits, c’est leur récit, presque simultané.
Pour le dire de façon très expéditive, le récit que donne Juan Branco de cette journée, c’est presque une nouvelle de Sagan. Les corps s’effleurent, les milieux sociaux se touchent.
Elle voudrait voir Les Tuches, il regarderont plutôt Le mépris.
Tout est très doux, jusqu’à la chute finale : en cela on reste bien dans l’économie dramatique ordinaire de la nouvelle. Nouvelle bientôt colorée par tout un paratexte, de commentaires d’abord, qui supposent par exemple une machination, une Assange — et qui font basculer cette petite étude de moeurs dans le registre inattendu de la nouvelle d’espionnage.
Mais très vite Sagan revient à la charge, par la présence jusque-là inconnue d’un léger opiacé. D’autres détails intimes seront livrés, mais le Luxembourg, peut-être le vrai héros de cette nouvelle, gardera ses secrets.
Toute cette histoire garde cependant un parfum discrètement révolutionnaire : on est vraiment entré, tout pendant qu’a duré la séquence médiatique, dans l’alcôve amoureuse.
Cela n’est pas normal : je veux dire que c’est un lieu normal pour la littérature, mais ça n’est pas de cela en général que l’actualité est faite.
De plus en plus, pourtant, ce sont des affaires de moeurs qui font l’événement…

La vie privée et la place publique

Elles font événement justement car il est extraordinaire que les affaires de moeurs rejoignent l’actualité.
De l’affaire Strauss-Kahn à l’affaire Duhamel, le trouble vient moins de l’événement lui-même, événement dont les tribunaux sont pleins, que de la brutale irruption du privé sur la scène publique.
Et cela, en soi, c’est révolutionnaire. Cela renverse l’ordre bourgeois des choses. Et c’est en cela que me too est une révolution — en tant qu’abolition réfléchie du mur du silence et ouverture de la scène privée à la grande politique.
Et cependant, par deux fois et à un an d’écart, le me too français aura eu pour théâtre la scène littéraire — avec Le consentement, de Valérie Springora, et La familiarisa grande, de Camille Kouchner.
Mais par l’influence énorme qu’ils ont eue, on doit considérer ces deux livres comme des livres révolutionnaires — la libération de la parole, si j’osais, a pris en France la forme de fan-fiction de ces deux ouvrages.
Ce qui nous ramène à Juan Branco, et à cette étrange et parfaitement littéraire irruption de son intimité sur le devant de la scène. Sa promesse, jusque là, grandiloquente et bénigne, c’était de renverser Macron, pas de prendre une place, aussi incontournable, qu’éminement problématique, sur la scène de l’autoficton française. Et c’est cela, paradoxalement, qui me l’a rendu un instant révolutionnaire, alors que je le voyais interviewé par Hanouna. D’entendre Hanouna débattre de la sexualité de l’opposant autoproclamé, sinon principal, au président Macron, ce n’était pas une scène normale. Et c’était encore moins là que le mouvement me too était censé nous conduire. 

Juan Branco est la figure d’un nouveau partage entre le privé et le public. Voire de l’abolition de cette dualité bourgeoise. Qui a toujours contre elle les révolutionnaires, attachés depuis Robespierre à ce que leur vie privée soit si exemplaire qu’elle puisse être montrée. Et qui a une nouvelle fois contre elle un paradoxal avocat, c’est à dire une figure de la défense de la vie privée, et du secret en général, mais subitement contrainte de publier en urgence moins sa version des faits qu’une remarquable étude de moeurs.

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