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À quoi reconnaît-on un grand écrivain ?

À quoi reconnaît-on un grand écrivain ?

3 min

Que sont ces trois coups que font taper un grand écrivain, sur le sol, et dans nos coeurs ?

À quoi reconnaît-on un grand écrivain ?
À quoi reconnaît-on un grand écrivain ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Un grand écrivain ce sont trois coups qui tapent sur le sol et qui font trembler la terre comme au début d’une pièce de théâtre...

Les trois coups du génie littéraire

Le premier coup, le plus sourd des trois, on l’a entendu, dans l’enfance avant même de savoir que l’écrivain existait.
Même si je l’ai longtemps confondu avec Freud, et que j’avais pris la Madeleine pour une viennoiserie, j’ai ainsi toujours su que Proust existait. Et qu’il existait-là un pays, l’enfance, plus grand que tous les empires terrestres.

Le second coup qui frappe le sol, c’est la certitude, avant même qu’on ait commencé à lire, et qu’on soit rentré, timide, dans une librairie — timide car on a l’impression à cet instant qu’on pourrait voir notre âme - que c’est cet écrivain-là qu’il nous faut lire de façon urgente pour vivre avec lui l’équivalent d’une métamorphose.

D’où cela vient-il ? De presque rien, une phrase lue, la recommandation d’un auteur aimé - peut-être une réminiscence. 

C’est comme ça que je suis parti un été en vacances avec un livre de Peter Handke, un livre plutôt ennuyeux d’ailleurs, qui s’appelait La perte de l’image, et que j’ai lu au bord d’une petite piscine dans une résidence triste, avec le sentiment inexplicable que ce livre avait la faculté de sauver mes vacances et ma vie.

Le troisième coup survient en pleine lecture, quand on pose son crayon et qu’on se dit que ça ne servirait à rien de toute façon puisqu’on souligne tout, de souligner encore. C’est comme ça que j’ai lu par exemple Orthodoxie de Chesterton avec le sentiment qu’à part apprendre ses arguments par cœur, il n'y avait pas grand chose d’autre à faire. Les apprendre par coeur ou carrément me convertir au christianisme, pour honorer la mémoire de ce livre génial.

Lire Brecht

Je lis ainsi, sauf que je peux tout aussi me convertir au matérialisme dialectique. Car je viens de découvrir Brecht — le dernier des écrivains que j’aurais cru que je lirai un jour. Mais il y avait bien eu les trois coups, pourtant. 

Le coup de l’enfance, un coup que je croirais pendant longtemps manqué : quand j’étais allé voir L’opéra de quat’sous avec ma classe à l’agora d’Évry. Événement presque contemporain de l’effondrement de la RDA dont Brecht aura été l’écrivain le plus terrible. Il était alors mort à jamais comme était mort le communisme. 

Le second coup date de ces derniers mois, quand j’ai redécouvert par hasard Brecht comme ami de Walter Benjamin, sur lequel j’avais travaillé un peu. J’avais accepté de le fréquenter, car il était l’ami de mon ami. J’aime bien, en général, une certaine arrogance. Alors avec Brecht, j’allais être particulièrement bien servi, en découvrant par exemple que la distanciation n’était pas ce vieux truc de théâtre un peu daté, mais rien de moins qu’une réponse argumentée et cohérente à la catharsis d’Aristote. Et qu’à tout prendre, ma manière de romancier me porte bien plus à la distanciation qu’à l'Aristotélisme. 

Je me suis dirigé, certain de mon coup et comme on braque une banque dans la librairie théâtrale près de la Gaîté lyrique. Tous les Brecht étaient là. J’en voulais un très théorique. Je suis ressorti avec exactement l’inverse, un livre qui s’appelle l’ABC de la guerre, où des photos d’actualité de la seconde guerre mondiale sont légendées par des quatrains.
Des quatrains dont il n’y a pas un seul que j’ai lu sans trembler. Au trois coups du théâtre classique, Brecht avait sa manière à lui, fatale, d’en ajouter toujours un quatrième. 

« Que faites-vous, frères ? »- « Une voiture blindée. »
« Et avec ces plaques juste à côté ici? »
« Des obus qui percent les parois blindées. »
« Et pourquoi tout cela, frère? » - « Pour vivre. »E

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