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Aire de repos

Peut-il encore exister des utopies ?

3 min

Aurélien Bellanger nous emmène aujourd'hui visiter les utopies du monde industriel : les aires de repos qui bordent les autoroutes.

Aire de repos
Aire de repos Crédits : Getty

C’est une question que je me suis sérieusement posée alors que je parcourais récemment l’autoroute A5, la petite sœur mal aimée de l’A6 qui, au lieu d’aller vers le soleil, s’enfonce jusqu’au plateau de Langres, à travers les cuesta orientales du bassin parisien. Là-bas, une fois Troyes passé, un peu avant Chaumont, on tombe dans ce qui, en France ressemble le plus à un désert, des sols crayeux de la champagne aux territoires déshérités du Grand Est, qu’on dirait vidés, d’un coup, comme après une guerre, une épidémie de peste noire ou l’invasion dévastatrice d’un géant de conte de fée. 

Sauf que les choses sont bien faites, et qu’il existe des aires de repos. Elles sont, on le sait, de deux types : standard, avec seulement un petit parking, des tables de pique-niques et des toilettes, ou élaborées, avec une station-essence, un restaurant, voire une passerelle piétonne. 

“Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve” : le célèbre adage de Hölderlin n’est nulle part plus vrai que sur une autoroute, nulle part plus émouvant que sur l’A5 entre Troyes et Chaumont.

J’ai eu le sentiment d’entrer dans une oasis — sans doute à cause du si joli logo BP vert et jaune. Un logo qu’on dirait sorti de la méditation d’un poète en exil, qui rêverait, la nuit, des palmes réconfortantes du pays de ses rêves. Le logo de BP, c’est la fleur de Coleridge du monde industriel. 

Une fleur empoisonnée

Probablement. La fleur de curare dans laquelle aurait trempé la flèche de l’âge de la vitesse, avant sa traversée de tout un siècle de féeries pétrolières, le siècle de Tintin, de Lawrence d’Arabie et des émirs pétroliers, pour venir mortellement atteindre le siècle suivant, le nôtre, celui du dérèglement climatique. Ou bien un nénuphar, celui, visqueux et infini, qui s’était mis à recouvrir tout le golf du Mexique, après la catastrophe de la plate-forme New Horizon. Ou encore une fleur de pavot, responsable de notre endormissement rapide, à peine installé dans l’habitacle de carbone nommé anthropocène. 

Les aires de repos n’auront jamais été aussi belles qu’aujourd’hui, pourtant. 

Ce qui m’a frappé, soudain, en sortant de la boutique et en faisant face à la forêt pétrifiée des pompes à essence, c’est à quel point on avait assemblé ici ce qui ressemblerait un jour au chef d’œuvre de notre civilisation. Quelque chose qui dépassait son trop évident fonctionnalisme pour tendre vers la beauté métaphysique dans ce qu’elle a de plus nue. Rien n’était ici sans fonction, sans signification précise. Des cafetières tactiles aux gonfleurs de pneus, des sandwichs triangles au schnorchel coudés des cuves invisibles.  

Jamais ailleurs ici on ne retrouverait un paysage aussi humanisé. Aucune cathédrale n’avait jamais atteint ce degré de raffinement symbolique.

Des utopies mourantes hélas, les déchets industriels d’un monde dont elles sont déjà les ruines. Car nous ne sommes plus certains d’être encore ici tout à fait chez nous — comme je l’étais enfant, quand ce monde, un peu terrifiant, désignait en même temps l’idée consolatrice d’un futur amélioré. C’était alors des postes avancées d’une civilisation à venir. Et ce qu’on ressent, aujourd’hui, avec une immense mélancolie, une mélancolie de dimension autoroutière, c’est que cette civilisation, parfaite, n’est jamais tout à fait advenue, qu’elle n’adviendra jamais, mais qu’elle restera la seule utopie que nous aurons réellement connue. 

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