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Est-ce qu’il existe encore des livres dangereux ?

Est-ce qu’il existe encore des livres dangereux ?

4 min

"Avicenne et la gauche aristotélicienne" : un livre au titre énigmatique, irrésistible, presque sulfureux. Mais dangereux ? Pourquoi ? Aurélien Bellanger nous raconte...

Est-ce qu’il existe encore des livres dangereux ?
Est-ce qu’il existe encore des livres dangereux ? Crédits : Dina Belenko Photography - Getty

En acceptant de tenir cette chronique, j’ai jubilé intérieurement, en me disant que ça allait enfin m’obliger à lire des livres de philosophie.
Sauf que lire un livre de philosophie par jour, ça allait s’avérer difficile.
Mais j’ai décidé de me reprendre, et de consacrer une chronique au dernier livre de philosophie que j’aurais lu — en un jour.

Les mystères de la gauche aristotélicienne

Le côté facile c’est que j’ai pris exprès un livre de moins de 100 pages.
Le côté difficile, c’est que c’est un livre épuisé, que la seule librairie qui l’avait encore en stock se trouvait de l’autre côté de la Seine, que je n’avais alors pas spécialement droit de franchir.
Un livre dangereux, donc… Dangereux aussi de part son titre énigmatique, et irrésistible, presque sulfureux : Avicenne et la gauche aristotélicienne.

Je n’aurais jamais deviné qu’il existât une gauche aristotélicienne, et encore moins qu’elle fusse islamique.
Il s’agit d’un livre d’Ernst Bloch, grand philosophe marxiste hétérodoxe et messianique.

C’est bien sûr quelque chose qu’Ernst Bloch construit sur le modèle des hégéliens de gauche — dont le plus célèbre a été Karl Marx. La gauche aristotélicienne, c’est celle qui suit Aristote, mais qui garde un peu de matière sous la main, qui lui conserve un peu d’efficacité.
La droite aristotélicienne, d’obédience chrétienne, remettra celle-ci, deux siècles plus tard, entièrement entre les mains de dieu.
Ce que promeut, au contraire, la gauche aristotélicienne, c’est  « la pure et simple explication du monde par lui-même. »
Et Ernst Bloch de préciser : « Le monde lui-même, tant physique qu’humain, se comporte donc comme allant encore à la rencontre de sa maturité ». Et cela, Avicenne l’aurait trouvé directement chez Aristote, dont la grande idée aurait été « d’associer la possibilité en général à la matière. »

Les derniers secrets de la matière

Ce serait là le seul, le dernier des idéaux marxistes. Ernst Bloch retrouve justement, chez le jeune Marx de La sainte famille, cette citation éclairante, et un peu mystérieuse, de Jacob Böhme, mystique renaissant dont le métier de cordonnier laisse deviner une affinité certaine avec la matière dans ce qu’elle a pu avoir de vivant : « la matière sourit à l’homme total dans l’éclat de sa poétique sensualité. »
Cette matière, authentiquement aristotélicienne, se fige néanmoins, avec le développement de la science moderne, dans ce que Bloch appelle un « statisme de la totalité. »
Il n’y a plus d’autre explication que la matière, et pourtant l’explication scientifique paraitra toujours manquer un peu de matière. 

Mais Bloch retrouve la trace de la gauche aristotélicienne chez Hegel, et plus spécifiquement dans sa théorie de l’art — l’art qui ne copie pas la nature mais qui en prolonge les dispositions immanentes : « de même qu’il est dit de l’extérieur du corps humain qu’à sa surface, contrairement à celle du corps animal, se révèle partout la pulsation du cœur, dans le même sens on peut affirmer à propos de l’art que sa tache est de métamorphoser en œil ce qui se manifeste, en tout point de sa surface. »
L’artiste ne serait donc pas celui qui voit et qui copie la matière, mais la matière en train de se regarder elle-même — et de regarder, plus surprise que vaincue, l’étrange don de l’artiste, qui viendrait de lui prêter quelque chose de l’ordre de l’intentionnalité.
Et Ernst Bloch d’en conclure mystérieusement que le monde est encore en train de cuire : et d’un petit article d’histoire de la philosophie on serait passé à un manuel de sorcellerie.
Que le monde n’ait pas fini de cuire : est-ce que vous en imaginez les conséquences politiques ? A se demander si la gauche aristotélicienne n’a pas conservé quelque part l’ingrédient perdu du concept oublié de révolution.

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