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Jusqu’à quand lirons-nous encore des livres ?

Jusqu’à quand lirons-nous encore des livres ?

4 min

Quand Aurélien Bellanger a lancé l'appli Twitch et qu'une streameuse s’excusait presque du fait que son live ne durerait que 14H, il s'est dit : c'est bon, le livre est mort. Qu'est-ce qui pourrait encore concurrencer nos téléphones aujourd'hui ? Une bonne Pléiade peut-être ?

Jusqu’à quand lirons-nous encore des livres ?
Jusqu’à quand lirons-nous encore des livres ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Je me suis procuré récemment une vieille édition reliée de La divine comédie de Dante — c’était plutôt un ouvrage de déco, d’ailleurs, de ceux qu’on mettait autrefois pour donner un peu de cachet à son intérieur — et signifier surtout qu’on avait une vie intérieure.
Ce n’était pas un livre spécialement précieux, encore moins un livre destiné à être ouvert. Il se trouve que c’est une édition excellente de la traduction d’Artaud de Montor, avec ce détail que ses notes étaient bien en bas de page — cela évite cette chose idiote des éditions contemporaines qui obligent à aller chercher ce dont on a besoin à la fin du volume, et qui finissent fatalement par nous divertir — au moins autant que nos téléphones. 

Le livre comme médium incomparable...

J’ai toujours pensé d’ailleurs qu’une bonne pléiade était la seule concurrente viable du téléphone : c’est à peu près aussi complet que tout ce qu’on peut trouver sur Wikipédia — études critiques, bibliographie et tableau synoptique.
La première que j’ai achetée, Les essais de Montaigne, présentait ainsi cet avantage que si les notes universitaires étaient à la fin — défaut il est vrai un peu compensé par le double marque page, un pour le texte, un pour les notes — les notes lexicographiques, avec la traduction des mots ambigus en Français moderne, étaient en bas de page.
C’était, en terme d’ergonomie, absolument remarquable. Vraiment un triomphe du design.
Et comme l’iphone, c’est un objet dont le seul luxe est d’être bien conçu.
Et me retrouvant à lire du Dante dans un livre âgé d’environ deux siècles, dans une édition encore meilleure que l’édition Pléiade, je me suis souvenu que le livre avait atteint très tôt sa perfection formelle, et qu’il demeurait le seul concurrent sérieux du téléphone.

Donc la lecture n’est pas en danger ?

...Mais la lecture comme activité contestée 

C’est l’argument de ma fille, prise, en cette fin de CM2 d’une véritable frénésie scripturale : elle me soutient qu’elle lit de plus en plus — essentiellement depuis que ses amis et elles se sont lancés dans la création d’une quantité astronomique de groupe de conversation sur Whatsapp.
Le plus fascinant étant celui, autoréférentiel, qui s’appelle « Grave : le groupe des filles qui disent grave ».
Elle lit, oui, des messages, et cela lui prend, pour l’instant, au moins une heure par jour.
Et comme c’est mon téléphone, pendant ce temps, je suis bien obligé de lire moi aussi. Car inutile de se mentir : je fais le boomer inquiet, l’écrivain réac qui trouve que La Divine Comédie c’est autre chose que Facebook, mais en réalité j’ai déjà basculé. Les données sont là, j’ai consulté mon rapport d’activité. Je passe 4h par jour sur mon téléphone : 1 heure et demi sur twitter, 1 heure sur Tik-Tok, le reste sur mes messages, sur Insta ou Reddit. Et si je n’ai pas encore basculé sur Twitch — c’est une question de jour, même si la dernière fois que j’ai lancé l’application j’ai eu un mouvement de recul, quand la twitcheuse, que je ne connaissais pas, et qui comptait parler politique et science sociale en jouant à Binding of Isaac s’excusait presque, en lançant son live, de ce qu’il ne durerait que 14h, et que les marathon de 24 ou 48h, ce n’était pas pour elle.
Là, j’ai senti que le livre était mort.
Car mon premier réflexe, au lieu d’être horrifié, a été de m’enquérir du prix des Air Pods, pour pouvoir consommer en secret ce genre de contenu vertigineux — alors que s’il y a bien quelque chose que je déteste, c’est de regarder des vidéos. Même les films, je n’en regarde plus. Je trouve ça trop pesant.

14H de live : c’est justement tout le point. Je n’allais pas tenir. Comme je ne tiens jamais, quand je lis Proust ou Balzac : je ne suis pas captif, et c’est cela, en dernier, la lecture — une dialectique subtile de l’attention et de l’inattention. Une rêverie accompagnée. Les grands livres ne sont jamais des page-turner. Et les live sur nos téléphones dont on ne peut corner les pages ont quelque chose de l’intimité retrouvée du cabinet de lecture. 

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