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Quelle est la nature du présent ?

Quelle est la nature du présent ?

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Et si une réflexion sur la figure du journaliste tech nous aidait à la comprendre ?

Quelle est la nature du présent ?
Quelle est la nature du présent ? Crédits : ulimi - Getty

Je ne rentrerai pas dans des considérations augustiniennes un peu oiseuses sur le caractère éphémère du présent.
Ou plutôt j’essaierai de contourner ce trop facile paradoxe en exhumant la figure bien connue, mais peut-être un peu en déclin, du journaliste spécialisé en nouvelle technologie, du chroniqueur tech. 

Les fétiches du présent

Figure récurrente des plateaux de télévision, récemment débarqué du Consumer Electric Show de Vegas, early adopter d’un smartphone à écran tactile, pliable ou enroulable, le journaliste tech donnait toujours un peu l’impression d’arriver du futur- un futur qui se penchait généreusement vers nous, comme si notre présent devenait entre leurs mains électroniques et bonimenteuses une ellipse à double foyer — aujourd’hui et demain. 

Ce qu’il nous montrait, nous ne l’aurions que dans quelques mois, voire dans quelques années, pour les technologies les plus audacieuses. Plus troublant était le cas, rarement remarqué, des produits qui ne sortiraient jamais, des technologies qui n’accrocheraient pas la grande roue du temps. Comme par exemple le Mini-disc, le CD interactif ou, plus récemment, les lunettes de réalité virtuelle ou les imprimantes 3D : ce serait un futur dont nous aurions été privés, un temps devenu pure utopie.
J’en viens d’ailleurs à me demander si ce n’est pas ça, en dernier lieu, que ces camelots modernes avaient à vendre : moins des objets qu’un peu de temps, un temps intact et divergent, que n’auraient jamais profané les pas d’aucun présent.
Dans leurs petits étuis transparents, les mini-discs brillent pour l’éternité. 

Le futur n’est pas une dimension du temps, n’est pas le lieu où vient mourir le présent, c’est une réserve inexplorée.
C’est que nous n’aurons jamais — de l’ordre d’un présent qui resterait infiniment intact. Et j’ai noté, à force, chez les journalistes tech, un étonnant tropisme, qui les conduit presque toujours à un paradoxe : ils aiment le progrès technique, mais pas ce qu’il est devenu.
Les objets qu’ils présentent, en général, exhibent toujours une fonction thérapeutique.
Comme une sorte de lentille qui devrait redresser la mauvaise courbure du temps.
La chose était frappante, par exemple, quand l’Apple Watch est sortie.
Quantité de commentateurs ont alors expliqué qu’il s’agissait surtout d’une manière, en attachant leurs incessantes notifications à notre poignet, de nous libérer de l’emprise trop grande des smartphones sur notre quotidien.
Ou bien il est fréquent, sur Twitter, d’assister à la concise cérémonie des adieux d’un twittos historique, l’un de ceux qui nous incita précisément à venir, qui renonce à ce media épuisant, incorrigible et peut-être néfaste — ce media qui a pour tare principale de voler le présent de ses utilisateurs. Et avant de disparaître, notre influenceur tech nous aura livré le pseudo sous lequel il compte bien réapparaître, sur Mastodon ou sur Discord, un nouveau réseau qui corrigera les défauts de l’ancien.
Et soudain on comprend, à suivre leurs aventures mélancoliques, à la poursuite du rêve toujours déçu d’une technologie miraculeuse, quelle est la nature du présent. 

Conjurer la nostalgie 

À suivre les espoirs sans cesse déçus et renaissants des journalistes tech, les spectateurs les plus ardents des merveilles du présent, j’en suis venu à me demander si ce n’était pas le regret, sa nature dernière.
Regret que cela ne soit toujours pas la fin des temps, qu’il reste encore des problèmes à résoudre, de nouvelles technologies à inventer.
Le caractère insaisissable du présent tient à son caractère un peu à côté la plaque : ce devrait l’endroit où tout s’achève, le temps exact et déplié. Et c’est au contraire l’endroit de tous les dérèglements. De la démonstration qui rate — gag habituel et plus significatif qu’il n’y paraît, dont les journalistes spécialisés en nouvelles technologies sont experts. Et c’est presque pour cela qu’on les faisait venir : comme des sortes de magiciens dont on attendait que les tours cruellement échouent. Car le présent, c’est ce qui rate, et qu’il faudra améliorer. Non pas le cours du temps, mais sa perpétuelle correction.

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